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De chair et de sang

Qu’il soit sanctifié, sacralisé ou renié, le corps humain n’est jamais anodin pour les croyants. Comment les religions monothéistes se l’ont-ils approprié et en ont fait un instrument de spiritualité ?

« Toute religion est une religion par corps » indique d’emblée Jean-Pierre Albert Directeur d’études de l’Ecole des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS). Et en effet, quelles que soient ses croyances, il est impossible de faire l’impasse sur cet élément purement ou bassement matériel qui nous accompagne toute notre vie durant : notre corps avec ses membres, ses organes et ses fonctions vitales. « Les grandes religions monothéistes s’appuient toutes sur le récit biblique de la Genèse qui raconte comment Dieu façonna l’homme avec la poussière de la terre, assure Jean-Pierre Albert. Comme il est écrit : « Il insuffla dans ses narines un souffle de vie, et l’homme devint un être vivant » (Genèse 2.7). Si toutes reconnaissent que ce souffle divin (ou nefesh en hébreu) est à la base de la création du corps, les enseignements et morales qui en découlent varient. Sans compter les contextes historiques et les influences multiples qui ont parfois façonné durablement les mentalités et les croyances. »

Judaïsme et islam : le corps acteur

À la question subliminale : « que faire de ce corps ? » posée par les écritures, le judaïsme tranche. « Il n’y a pas de séparation stricte entre l’esprit et le corps, souligne Yeshaya Dalsace, rabbin de la communauté Massorti de l’Est Parisien Dor Vador. Les deux sont toujours mélangés. Le corps a un rôle primordial dans la spiritualité, d’où les nombreux commandements qui lui sont liés. Le premier d’entre eux, c’est la circoncision (Brit Milah) que tout homme juif doit réaliser au huitième jour en souvenir de l’alliance entre Dieu et Abraham. » Impossible de citer tous les rituels qui impliquent le corps, mais certains sont marqués d’une pierre rouge à l’instar des lois sur la nourriture cacher. « En dressant la liste des animaux permis et interdits et des lois qui en découlent, le judaïsme oblige l’être humain, de façon très intelligente, à réfléchir à ce qu’il mange et à dompter un instinct basique. Quelqu’un qui mange cacher a appris que tout ne se mange pas, même s’il en a envie.  La notion de limite est partout dans la Torah, même pour la vie sexuelle qui est régulée, mais pas brimée, loin de là. »

On retrouve cette régulation dans l’islam où les rites qui impliquent le corps sont nombreux. « La notion de juste milieu est essentielle dans l’islam car il faut à la fois satisfaire ses besoins naturels, tout en conservant à l’esprit que ce corps nous sert à adorer le seigneur, indique Farid Darrouf, théologien et imam de la mosquée du Neuhof-Strasbourg. La circoncision, l’abatage rituel Halal, en passant par les interdits alimentaires (alcool et porc) et les 5 prières quotidiennes, toutes ces injonctions ont pour but d’amener le croyant à préserver ce corps sacré et à l’amener à la transcendance. »

Mais si le judaïsme va plus loin dans la participation du corps au service divin, c’est qu’il n’est pas stricto sensu une religion, mais une discipline qui impacte tous les gestes quotidiens. « Comme nous ne voulons pas perdre la mémoire et abandonner des pans de notre culture, nous traduisons la pensée en actes via des gestes mémoriels, indique Yeshaya Dalsace » Des rituels omniprésents qui impressionnent le philosophe Michaël de Saint-Chéron. « C’est la seule religion au monde qui a institué au XIIème siècle une prière spécifique à réciter après son passage aux toilettes pour remercier dieu du bon fonctionnement du corps humain! » Certes, les rites de purification du corps sont légions (bain rituel pour les femmes, toilette mortuaire, ablutions des mains), mais Yeshaya Dalsace rappelle que la notion d’impureté n’est pas péjorative ou négative dans le judaïsme. « C’est un concept purement technique et mémoriel. Il n’y a pas l’idée que le corps serait impur et vil. Au contraire, il est au centre de la loi car ses besoins ne sont pas niés, mais régulés. »

Le salut du christ de corps à corps

Une vision qui tranche avec ce qui a longtemps été l’approche catholique, reconnaît le Père Matthieu Villemot professeur à la Faculté Notre-Dame et vicaire à la paroisse St Honoré d’Eylau dans le XVIème arrondissement de Paris. « Il y a longtemps eu un dénigrement du corps humain chez les catholiques. Cette dénaturation du message vient de la pensée platonicienne qui oppose l’esprit au corps, envisagé comme un « tombeau qui entrave l’accomplissement spirituel ». Les pères de l’église s’en sont beaucoup inspirés. Mais c’est à mon sens un malentendu car l’Evangile prône une religion du salut par le corps et met souvent en avant ses vertus positives et pas seulement le corps souffrant. » Et le Père de rappeler que c’est en touchant avec son propre corps que le Christ guérit les malades. S’il affirme que les catholiques ont une meilleure relation à leur propre corps que dans les siècles passés, Matthieu Villemot admet qu’il y a encore du chemin à faire.

Une conviction partagée par Marie-Jo Thiel, Directrice du centre européen d’enseignement et de recherche en éthique à Strasbourg (CEERE). « Ponctuellement, certains auteurs ont pu avoir l’idée d’un corps à maitriser, impur notamment à cause de la sexualité, mais ce n’est pas une constante du catholicisme. L’Évangile est plein de respect pour le corps humain. Pour le chrétien, le corps est le temple de l’esprit saint. C’est aussi la réalité qu’a adoptée le fils de Dieu pour prendre chaire humaine. On est plutôt dans une anthropologie tripartite : corps, âme esprit. Le corps ne résume pas toute la personne, il ne faut pas l’idolâtrer, mais il n’est pas rien non plus. » Pour Matthieu Villemot, la résurrection de Jésus apprend au croyant que le corps est voulu et aimé par dieu, appelé au salut autant que son âme. « C’est aussi un lieu possible de rencontre via l’eucharistie puisque, pour nous, le corps du christ est vraiment présent dans l’Ostie consacrée et vient nous rejoindre dans notre propre corps. Le salut du Christ passe bien de corps à corps. Ainsi, l’être humain est sauvé dans son intégralité. »

Une libération pour agir en conscience

Un point d’achoppement avec les Protestants qui envisagent d’une manière beaucoup plus symbolique cette présence du Christ ressuscité via une communion à la coupe. « Le protestantisme est une religion incarnée qui ne sacralise pas le corps et le laisse à sa juste place, insiste Philippe Ichter, chargé des relations avec les cultes dans le Haut et le Bas-Rhin. C’est un paradoxe intéressant. Pour nous, le corps n’est pas l’essentiel. Ce qui est incarné, c’est le message. »

En se libérant des interdits sur l’alimentation et d’une vision rigoriste de la sexualité ou de l’impureté, la foi protestante affirme que, si la grâce et le pardon sont reçus par tous, il est de la responsabilité de chacun d’agir en conscience. « Nous sommes issus de cette même racine qui est l’amour de dieu pour le monde et les humains, assure Werner Burki, créateur du Groupe Protestant des Artistes Marseille-Provence. Cela passe donc aussi par l’épanouissement par le corps (manger, boire, la sexualité). Mais c’est à chacun de prendre la bonne orientation et de préserver ce corps qui est aussi le temple de l’esprit saint. Comme le dit Paul dans l’épître aux Corinthiens (10.23) : Tout est permis, mais tout n’est pas utile. » Le pasteur Marc Pernot va dans le même sens : « Profiter des plaisirs de l’existence oui, mais avec l’idée de construction et de vocation personnelle et pas dans une folie égocentrique. »

Tous rappellent que le protestantisme valorise cette relation au corps quand elle implique une relation à l’autre faite de respect. Pour Werner Burki, on en trouve l’illustration dans le lavement des pieds par Jésus au cours de la cène (Evangile de Jean chapitre 13). « Ce rôle attribué à l’esclave-serviteur est accompli par le Christ lui-même et donne la mesure du rôle de purification totale et de sa capacité à reprendre la route de la vie, débarrassé des poussières du chemin. » Et de rappeler que le réformateur Ulrich Zwingli a remis cette attitude à l’honneur. Car même entendu symboliquement, cette action du lavement des pieds est primordiale dans le rapport au corps, le sien et celui de l’autre.

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