Rituels : une expérience de foi

octobre 15, 2018 Laisser un commentaire

Le rituel est toujours une expérience singulière pour le croyant qui cherche une transcendance avec le divin. Que révèlent les us et coutumes des trois religions monothéistes et en quoi le respect des rites religieux est une réponse à la quête de sens de l’être humain ? Décryptage.

Les rituels semblent inhérents à notre condition d’être humain : se brosser les dents après chaque repas, raconter une histoire à son enfant avant de l’endormir, manger à heure fixe. « Les rituels sont essentiels à tous les êtres vivants, assure le psychiatre Boris Cyrulnik, les animaux comme les êtres humains. »

Rien d’étonnant à ce que les communautés religieuses primitives les aient valorisés et qu’ils fassent encore partie de la vie des croyants. « Le rituel c’est l’organe de la coexistence. On se synchronise en faisant des gestes, en disant des mots, en respectant des objets qui sont symboliques. C’est frappant pour le peuple Hébreux qui, en quittant l’Egypte et sa culture de l’inégalité, a organisé une nouvelle manière de vivre ensemble. Les premiers rituels alimentaires ont pour fonction de rappeler symboliquement leurs conditions passées (les herbes amères, le pain azyme) et de solidariser le groupe. »

Le judaïsme, religion du « faire »

Un exode qui constitue une étape clé, celle du don de la loi et du précepte de « Naassé Venichma (« nous ferons et nous comprendrons »). « Pour la Torah, le projet divin ne peut passer uniquement par l’intellect car l’homme a besoin de s’ancrer dans une réalité terrestre, souligne Bruno Fizson, Grand Rabbin de Moselle. » Et quoi de plus concret que la nourriture ? « Le Lévitique au chapitre 11, verset 17, recense les animaux permis (cacher) et interdits à la consommation. Les lois qui en découlent, comme celle de ne pas mélanger le lait et la viande ou de ne pas manger le sang de l’animal, visent à créer chez l’homme une sorte de dynamique spirituelle dans son propre corps. Derrière ces règles de cacherout, il y aussi l’idée que l’homme doit s’élever au-dessus de la condition de l’animale. »

Outre ces injonctions alimentaires, les rites juifs se divisent entre la sphère privée et la sphère publique. Ils sont une façon de s’inscrire dans le temps et de rythmer tous les moments de la vie : les repas, les relations sexuelles ou le repos sabbatique. Une injonction du « faire » qui semble mettre de côté la question de la croyance en dieu.

« La foi est une définition chrétienne, souligne l’écrivain Janine Elkouby. D’ailleurs ce mot n’existe pas en hébreu. On parle de loi, de travail et de « Emouna » qui signifie confiance en dieu. Dans le judaïsme, l’action précède la réflexion et tout est traduit en actes. La manière d’agir définit une personne par rapport à son entourage et par rapport à elle-même. En tant que juive orthodoxe, j’ai une relation intelligente avec la loi et mes comportements ne relèvent pas du mimétisme social. »

Janine Elkouby conçoit la pratique de ces rituels dans un questionnement permanent. « Ne pas allumer l’électricité ni mon portable le shabbat est une façon de créer un ilot séparé et protégé des contraintes extérieurs. En mettant ce mode de vie sous l’éclairage de l’étude, cela me rapproche du divin et me donne des raisons de continuer à faire. » Présidente de l’Amitié Judéo-Chrétienne de Strasbourg, elle se passionne à expliquer les rituels aux croyants des autres religions, souvent impressionnés par leur persistance à une époque où tout est si vite dépassé.

L’islam ou l’intention du cœur

Une codification contraignante vu de l’extérieur, mais qui ne l’est pas pour ceux qui les ont depuis longtemps inclus dans leur quotidien. À l’instar de Lilia Bensedrine-Thabet, experte des questions interculturelles. « Quand j’étais jeune, je voyais la prière comme un rituel obligatoire et contraignant. Aujourd’hui je le vis comme libératoire. Ces cinq prières journalières me permettent de poser ce temps du sacré et du rite qui interfère dans le temps du profaneLever les yeux vers le ciel et suivre la course du soleil me permet aussi de me relier à plus grand que moi. »

Pour cette cinquantenaire pratiquante, au-delà des cinq piliers de l’islam, ce qui transforme le rite en un acte de foi profond est de le faire avec son cœur et d’y mettre toute son intention.

L’intention, un acte cultuel en soi ? C’est aussi le sentiment de Rabie Fares, Imam à la mosquée Salam à Strasbourg. « Dans les rituels, il y a toujours la norme parfaite et une souplesseLes normes sont importantes sinon on aurait un bricolage religieux, mais l’important est de trouver un équilibre entre le sens voulu à travers un culte précis et la norme un soi qui est un moyen. »

La foi et les relents du sacré

Si le judaïsme et l’islam restent les champions de la ritualisation, le catholicisme s’est lui aussi construit sur le ritualisme et le sacré.  « Rappelons qu’au début, Jésus se soumet aux rites juifs, mais il les réinterprète dans la liberté et la justice, assure Michel Steinmetz, prêtre du diocèse de Strasbourg. Ce sont les Évangiles qui vont choisir de ne plus limiter aux seuls juifs circoncis le message de Jésus et de l’universaliser en abandonnant au passage la plupart des codifications propres aux Hébreux. Au fils des siècles, l’eucharistie devient l’un des sacrements clé qui commémore et perpétue le sacrifice du corps et du sang présent sous les espèces du pain et du vin. »

Pour les catholiques, le sacrement est l’alliance de la matière, de la forme et de la parole. « Manger le corps du christ et boire son sang est une façon de le faire grandir en nous et de fortifier l’identité d’enfants de Dieu. Grâce aux sacrements, nous expérimentons sa présence. » Tout en assurant que l’Eglise a évolué sur cette question surtout depuis le Concile Vatican II, Michel Steinmetz reconnaît qu’elle s’est construite dans une logique sacramentelle. « Aujourd’hui ce qui prime, c’est bien plus l’intelligence du rite que le rite pour le rite ».

Luther ou la libération rituelle

Une méfiance pour le sacré qui a conduit à de nombreuses dérives, celles-là même qu’a rejetées Martin Luther au XVIème siècle. « Le protestantisme s’est construit comme une religion anti ritualiste, assure Werner Bürki, pasteur de l’Eglise protestante unie de France. À une époque où les rites servaient à gagner son paradis, Luther affirme que c’est Dieu seul qui sauve par sa grâce et qu’elle ne s’aurait s’identifier à aucune réalité visible. » S’il considère les sacralités comme aliénantes, Luther est aussi revenu à un fondement primordial : celui d’expliquer le sens des écritures et de privilégier l’interprétation de la Bible. Une priorité qui, selon Werner Bürki, met d’accord toutes les obédiences protestantes.

Le pasteur luthérien Philippe Ichter va même plus loin « La Réforme protestante est une Révolution bien plus profonde que la Révolution française ! Nous sommes passés de la figure du prêtre, intermédiaire entre le peuple et Dieu, à la célébration du lien intime entre l’être humain et Dieu. Pour Luther, le rite peut servir à la foi, mais le rite sans la foi n’est rien car on peut toujours faire sans croire. »

Beaucoup plus radical, Jean Calvin, le théologien du XVIème siècle, exécrait les rites qu’il considérait comme de l’idolâtrie pure et simple et passait la foi au tamis de la pensée. « Calvin est dans un autre contexte culturel et historique et vit dans un monde où l’Eglise catholique romaine est tellement remplie de rituels que ça le dégoutait. Son but n’est pas de réformer l’Eglise de l’intérieur à l’instar de Luther, mais de plébisciter une structure de foi extrêmement épurée, avec pour éléments fondateurs du culte la lecture de la Bible et la prédication. »

Pour Philippe Ichter, au-delà des courants de pensée que ces deux hommes clés vont initier, le protestantisme valorise d’abord et avant tout une relation équilibrée avec Dieu et les autres dans le temps présent. « Le théologien protestant Karl Barth affirmait à juste titre que le pasteur doit tenir la Bible dans une main et le journal dans l’autre ! ».

Publicités
Catégories :Réforme, Société

Rivalités d’égo

mars 14, 2018 Laisser un commentaire

Quand la jalousie entre dans la sphère professionnelle, elle peut impacter durablement la vie privée des salariés. Rencontre avec deux experts es jalousies.

Qui n’a pas fait les frais durant sa vie professionnelle d’un collègue jaloux ? Que vous soyez jeune diplômé ou cadre confirmé, il y a toujours des envieux qui regrettent votre promotion, sapent votre travail ou vous mettent des bâtons dans les roues. Des situations presque banales car l’entreprise est d’abord un microcosme, une petite société avec ses règles, ses hiérarchies et ses personnalités qui doivent cohabiter. Brigitte, 52 ans, en a fait l’expérience. Durant sa carrière en tant que responsable marketing dans un groupe de lingerie, elle a subi pendant des mois les saillies mordantes d’une collègue. « Elle me piquait mes idées, me fusillait du regard en réunion et me rabaissait devant ma boss. Comme ça crevait les yeux, mes collègues étaient de mon côté, mais cela m’a quand même pourri la vie durant de longs mois, avant qu’elle ne demande à changer de service. »

Le réflexe de comparaison

Si chaque histoire est différente d’une personne à l’autre, une chose est sûre : on ose davantage en parler qu’auparavant. Il faut dire que depuis 2001, la loi sur le harcèlement moral au travail organise la protection des salariés dans le secteur privé comme public et qu’il est passible de deux ans de prison et de 30 000 € d’amende. Pour autant, toute jalousie ne relève pas toujours, fort heureusement, du délit pénal.

Pour le coach et formateur en entreprise Philippe Laurent, la jalousie repose sur une émotion, un mélange de tristesse et de colère de ne pas avoir ce qu’a l’autre. « Je peux être envieux de son salaire, de son poste qui devait me revenir, de son talent technique ou managérial, de son charisme, mais aussi de sa beautéLes entreprises me sollicitent lorsqu’elles constatent un impact sur le moral d’un de ses collaborateurs, mais surtout sur les équipes car cela plombe leur efficacité opérationnelle. »

Pour ce catholique qui a vécu dans un monastère de 18 à 24 ans, c’est bien la question du bonheur qui est sous-jacente, d’où sa volonté de développer la bienveillance en entreprise pour faire du travail un lieu d’épanouissement. « Un des grands poisons du bonheur, c’est le réflexe de la comparaison. Par instinct, on va toujours se comparer à l’autre et en faire un idéal à atteindre. Mais c’est un effort sans fin qui rend malheureux. » Ses méthodes pour apaiser les tensions ? Travailler sur les postures, c’est-à-dire sur la façon dont une personne interagis avec une autre. « Cela peut prendre la forme de journées de formations avec les managers ou d’un accompagnement personnel de plusieurs mois. Le coach, ne peut pas faire des miracles, il impulse la prise de conscience et une volonté de la personne jalouse d’aller vers son propre développement personnel. Mon rôle est de lui permettre de mettre le doigt sur son potentiel caché et de le transformer en talent. » Développer ce que l’on a d’unique en soi ? Sur le papier, le défi est sexy. Mais cela suppose de reconnaître sa jalousie, ce qui n’est pas donné à tout le monde, même à l’heure du tout psy.

Une jalousie empreinte du rapport mère/fille

En ce domaine, on pourrait croire la gent féminine plus encline à faire son mea culpa et à s’amender, mais là encore méfions nous des stéréotypes. « Les femmes sont des hommes comme les autres, soumises aux rapports d’argent et de pouvoir », rappelle Annik Houel, psychologue et professeure émérite en psychologie sociale à Lyon 2 qui a consacré un livre aux rivalités féminines à travers le prisme de la relation mère-fille.

« Je me suis intéressée à ce sujet car j’ai longtemps envoyé mes étudiantes en stage chez mes anciennes élèves devenues DRH. Loin d’être des marraines, celles-ci se montraient extrêmement sévères avec leurs stagiaires qui n’hésitaient pas à parler de rivalités féminines, voire de misogynie. Passé mon étonnement, j’ai compris que ces femmes, qui avaient pourtant réussi, réglaient des comptes très personnels et reproduisaient le rapport mère-fillesEn position maternelle, elles jouaient la carte de l’intimité, tout en étant sanglantes au moment de noter leur travail. Mes étudiantes se retrouvaient dans une position infantilisée qu’elles supportaient très mal. »

Pour la psychologue, le lien mère-fille est l’une des grilles d’analyse possibles des conflits entre femmes au travail qui se jouent souvent entre niveaux hiérarchiques différents. « À chaque moment de la vie, on est amené à répéter ce qui s’est passé durant notre enfance. On passe ainsi de fille à femme, de femme à mère et on continue dans l’âge progressivement jusqu’à grand-mère. »

Loin de tout fatalisme, Annik Houel prône l’intervention de tiers au sein de l’entreprise, indispensables médiateurs pour libérer la parole. « Le dialogue est primordiale pour ne pas rester seule, sortir de cette emprise commune et de ce rapport amour-haine dans lequel les deux femmes sont prises. Et pourquoi pas parler à une psychologue qui vous aidera à comprendre des choses. Les femmes y vont tellement plus que les hommes… »

Catégories :Réforme, Société

Maux d’amour

mars 5, 2018 Laisser un commentaire

FOULES SENTIMENTALES. Nichée au cœur des relations humaines, la jalousie serait le sentiment le mieux partagé au monde. Souvent refoulée, parfois assumée, elle continue d’animer les cœurs et de faire des victimes en revêtant les habits de la modernité. Quoi de plus normal à l’ère du tout à l’égo.

Faite l’expérience : demandez à des proches, s’ils sont, ou ont été, jaloux de leur conjoint, leur collègue ou leurs amis. Il y a fort à parier qu’ils vous jureront la main sur le cœur que cette émotion leur est étrangère. Pas étonnant tant cette affection est, dans l’inconscient collectif, attachée au vocabulaire de la honte et de la rancœur. Et pourtant, ce sentiment vieux comme l’humanité, trouve son premier réceptacle dans l’enfance. « La jalousie est un ressenti parfaitement normal qui se forge dans la fratrie, indique le Psychiatre  Robert Neuburger. Le sentiment apparaît lorsqu’un frère ou une sœur arrive…et il y a de quoi ne pas être ravi d’avoir un concurrent ! L’aîné aimerait rester seul pour ne pas avoir à partager l’amour de ses parents. Parfois, il l’exprime de manière claire et lucide. » À l’instar de Mila, petite niçoise de 8 ans et troisième d’une famille de cinq enfants qui, lors d’un repas chez un couple d’amis de ses parents lance tout de go : « elle a de la chance votre fille, elle est toute seule ! » Mais attention, souligne le docteur, un enfant unique peut aussi être jaloux de l’intérêt que porte son papa à sa maman. Bref, seul ou en tribu on n’échappe pas à ce sentiment qui, loin d’être exclusivement stérile, contribue à forger le caractère.

Rivalités bibliques

La Bible ne s’y est pas trompée en relatant de nombreux épisodes de jalousies fraternelles, au premier rang duquel Caïn et Abel. Pour Hervé Ott, théologien de formation et consultant en Approche et transformation constructives des conflits (A.T.C.C), derrière la jalousie de Caïn se cache un profond sentiment d’injustice qu’il faut reconnaître. « Le texte dit que Dieu a pris en considération l’offrande d’Abel, un premier né de son troupeau, et refusé celle de Caïn qui offre des produits du sol. Ce dernier se sent déconsidéré et se laisse gagner par un sentiment d’injustice lié à la frustration du besoin de reconnaissance. De là découle la jalousie, puis le meurtre fatal. Le texte montre bien que ce désir mimétique est le moteur de la créativité, mais aussi d’une violence destructrice. »

Une rivalité fraternelle que l’on retrouve chez Jacob et Esaü et Joseph et ses frères. Avec un message clair : faute de l’exprimer par la parole, la jalousie peut ronger et pousser à l’irréparable. D’autant qu’en grandissant, ce sentiment peut être réveillé par les frustrations de la vie.

À en croire Carolina Costa, pasteur de l’église protestante de Genève, nous passons tous par des moments de jalousie car nous sommes des êtres habités et incarnés. « Le mouvement naturel de l’humain, plutôt que de chercher ce qu’il n’a pas en lui, préfère désirer ce qu’a l’autre. Nous vivons comme si tout nous manquait et que nous devions chercher à l’extérieur. Notre société exacerbe ce sentiment de manque et de jalousie qui commence dès l’enfance. » Faute d’école de l’humanité, elle invite chacun à apprendre à découvrir ses forces et ses richesses plutôt que d’avoir les yeux rivés vers autrui. « C’est ce que j’essaye d’inculquer à ma petite fille, même si ce n’est pas toujours facile ! »

Quand l’amour s’emmêle

Cette trentenaire dynamique qui accompagne les couples dans leurs projets de vie à deux, s’est également formée à la Thérapie Relationnelle Imago, développée aux Etats-Unis dans les années 80 et basée sur la compréhension de la dynamique du couple. « On sait que la jalousie au sein d’un couple vient souvent d’un besoin qui, dans l’enfance n’a pas été honorée, celui d’explorer. En cause, des parents anxiogènes ou à l’inverse trop permissifs. J’essaye donc de donner aux couples des méthodes pour les aider à communiquer et à prendre conscience de leurs blessures d’enfants. Car toutes leurs mécaniques d’adultes proviennent de ces manques. »

Si la jalousie existe dans toutes les relations humaines, c’est bien dans le couple qu’elle donne la mesure de son talent. Pour autant, les psys sont formels : une petite dose de jalousie est tout à fait normale. C’est ce que la thérapeute de couple Violaine-Patricia Galbert appelle la « jalousie positive », celle qui respecte le consentement de l’autre. « Il faut un minimum de jalousie qui laisse le partenaire libre, mais qui vous pique suffisamment pour lui dire : je tiens à toi. Sinon, c’est la marque d’un désintérêt ou d’un désamour. Cette petite jalousie met en place une certaine exclusivité, mais respecte le consentement de l’autre. »

Là où le bât blesse c’est lorsque ce sentiment devient excessif. Pour la thérapeute, dès que l’on demande au conjoint de restreindre ses relations sociales, de diminuer son périmètre d’autonomie et qu’on le place en mode « surveillance permanente », c’est que l’on est au bord de la ligne jaune. « C’est une jalousie qui va crescendo et que j’appelle pathologique ou maladive car tous ses gestes vont être interprétés comme étant une tromperie éventuelleEt rien ne sert de jouer la transparence, cela accentue la paranoïa de la personne ! »

Des jaloux 2.0

Pour Violaine-Patricia Galbert, s’il y a toujours eu des femmes et des maris trompés, ce qui change aujourd’hui, c’est la place qu’occupe Internet, les réseaux sociaux et les outils numériques dans la sphère privée. « Avant, la rencontre entre amants était difficile car on avait peur des ragots. Aujourd’hui, cela se passe sur votre écran. Beaucoup de gens découvrent des tromperies en tombant par hasard sur des messages via Internet. Et que dire des caméras et logiciels espions vendus sur le net, mais totalement illégaux que l’on peut placer sur une voiture ou un téléphone ! »

C’est ce qui est arrivé à Sandrine, 40 ans, commerciale à Paris. En déplacement pour un congrès elle a eu la surprise de voir son mari sur le quai de la gare alors qu’elle ne lui avait donné ni le jour, ni l’heure de son retour. « J’ai découvert qu’il avait mis un mouchard dans mon téléphone portable ! J’ai eu la peur de ma vie car je l’ai vécu comme une effraction dans mon intimité. J’ai demandé le divorce peu de temps après. » Robert Neuburger thérapeute familial, confirme d’expérience que  la plupart des aventures extra conjugales sont repérées sur le portable du conjoint. « J’ai trois cas sur quatre de couples en crise à cause d’une tromperie découverte via SMS. Cela a incontestablement changé la donne. » La limite ? « Chacun doit pouvoir dire : voilà les frontières de mon intimité, je n’accepterai pas que tu regardes mes SMS ou mes mails. »

Soigner la jalousie, tout un programme !

Difficile dans ces cas extrêmes de retisser le lien de la confiance et du respect. Pour autant, la jalousie est-elle un mal inguérissable ?

Pour Bernard Geberowicz, psychiatre et thérapeute familial, il est possible de s’en sortir, mais c’est un long travail. « Cela commence par la reconnaissance des mécanismes propres à la jalousie que sont l’anxiété, la peur de perdre l’autre et la colère. Si l’on arrive à exprimer les choses autrement que par la violence verbale, alors la respiration et la relaxation peuvent être efficaces. Mais il est plus pertinent de mener ce parcours à deux. »

En ce domaine, les psys travaillent au cas par cas tant les histoires et les chemins de vies sont singulier. Mais face à des modèles familiaux évolutifs et aux nouvelles façons de vivre les relations amoureuses, Violaine-Patricia Galbert nous invite à repenser le couple et à envisager sa pérennité comme un « travail de nourrissage pour se rechoisir chaque jour » . Une invitation à sublimer les valeurs de patience, de compromis, de tolérance et de pardon.

Catégories :Réforme, Société

SAS Institute : rejoignez l’entreprise du bonheur !

novembre 7, 2017 Laisser un commentaire

Leader mondial de l’analytique, SAS a fait de l’épanouissement de ses collaborateurs sa priorité. Rencontre euphorisante avec Yannick Charron, (UCP, 99), son DHR.

SAS Institute fait partie des entreprises « Great Places to Work ». Dans quelle ambiance évoluent les collaborateurs ?

Le siège social de la filiale française est installé au château de Grégy-sur-Yerres en Seine et Marne. Nous profitons d’un parc de plusieurs hectares, d’un terrain de tennis, d’une salle de sport avec un sauna, d’une conciergerie et d’une crèche. Ce cadre de travail reflète la pensée du fondateur de SAS pour qui des collaborateurs heureux fournissent un travail de meilleure qualité.

Cette culture d’entreprise se retrouve-t-elle dans le management des équipes ?

Totalement. Nous privilégions la responsabilisation de nos collaborateurs via un dispositif de télétravail qui permet à chacun de gérer sa vie professionnelle. Notre priorité est de savoir si l’employé a atteint ses objectifs, pas de l’avoir sous nos yeux tous les jours ! Notre valeur ajoutée s’illustre aussi par la culture de la porte ouverte qui passe par un accès simplifié à tous les managers et directeurs de l’entreprise.

Un conseil à ceux qui souhaitent vous rejoindre ?

Chaque année, nous sélectionnons une vingtaine d’étudiants en fin de Master 2 et nous les intégrons au programme « SAS Spring Campus ». Ils débutent par un mois de cours avec des spécialistes métiers, suivi d’un stage au sein d’une entreprise cliente, d‘une société de conseil et de services ou de SAS elle-même. Une occasion en or pour les apprentis data scientists d’apprendre leur futur métier.

L’art au chevet des soignants

août 7, 2017 Laisser un commentaire

 

Et si les longs-métrages aidaient les étudiants en médecine à mieux appréhender les souffrances des malades ? C’est le pari réussi d’une philosophe qui croit passionnément en l’humain.

La maladie et son lot de souffrances physiques et morales est une expérience ô combien solitaire. Mais pour le patient, faire face un médecin imperméable à toute émotion, c’est un peu la double peine. Fort de ce constat, Céline Lefève, maître de conférences en philosophie de la médecine à l’Université Paris Diderot, a eu l’idée, il y a dix ans, d’organiser, en plus de ses cours, des cycles de projection-débat afin d’apprendre aux étudiants en médecine ce qu’est l’expérience vécue de la maladie.

« Dès la troisième année d’étude, je leur projette des films forts comme Elephant man de David Lynch, N’oublie pas que tu vas mourir de Xavier Beauvois ou à Tombeau ouvert de martin Scorsese pour les amener à décentrer leur attention qui est focalisée sur les savoirs diagnostics et techniques.

Grâce au processus d’identification, ils comprennent mieux la souffrance ressentie par le patient et ses proches et ce que signifie être malade et attendre un diagnostic. » Une initiative qui rencontre un grand succès et attire de plus en plus de soignants, mais aussi des quidams à qui les conférences sont ouvertes. La philosophe trouve dans la mise en scène et l’image un langage émotionnel et esthétique complémentaire à celui de la médecine.

 

Un trépied interactif

Des projections parisiennes qui ont lieu en présence d’un critique de cinéma et d’un directeur d’hôpital dont l’expertise est capitale pour les futurs médecins. « Nous avons, par exemple, projeté le film d’Agnès Varda Cléo de 5 à 7 qui suit la journée d’une femme en attente de ses résultats médicaux. Les étudiants ont compris que, ce qui importe psychologiquement, n’est pas nécessairement dit dans une consultation. Les patients n’expriment pas toujours leurs peurs les plus profondes car ils craignent d’être jugés. Mais leurs émotions transparaissent via leurs corps. »

Grâce au cinéma, les étudiants ont trois points d’appui : le film, la réflexion jumelée à la connaissance et la verbalisation de leur expérience. Face au stress et à la surcharge de travail notamment à l’hôpital ce trépied film-philosophie-enseignement interactif permet de mettre à jour les problèmes relationnels entre médecins et patients, mais aussi psychologiques et éthiques.

Si elle comprend les critiques envers les médecins, Céline Lefève refuse de les accabler.

« Les soignants ont une pensée opérationnelle : ils cherchent à confirmer un diagnostic, à prescrire le traitement le moins incertain et à ne pas se tromper. Leur raisonnement médical est tout entier tourné vers l’action. Les patients ont l’impression qu’ils ne sont pas touchés émotionnellement, or ils le sont. C’est la pensée opératoire médicale qui les éloigne du vécue de la maladie. Durant mes cours d’éthiques médicales, je leur apprends qu’ils vont devoir faire ce travail quotidien d’aller-retour entre la fameuse logique opératoire du traitement mise en place pour lutter contre la maladie et l’expérience du patient. »

Pour la philosophe, le stress et la charge de travail sont tels à l’hôpital que les médecins se focalisent sur l’actualisation des connaissances. Du coup, l’apprentissage de la relation se fait plutôt par compagnonnage et par mimétisme en observant les seniors et pas toujours en pouvant poser des questions, s’émouvoir ou parler de manière libre et approfondie.

« Les médecins seniors à l’hôpital disent aux internes qu’ils doivent être empathiques, mais aussi blindés. Cette double injonction est contradictoire. Or le juste milieu existe. Le médecin doit rester suffisamment distant pour ne pas être atteint psychologiquement, au risque de souffrir et de perdre en efficacité, mais s’adapter à ce que vit la personne. » Et de rappeler les enseignements du médecin et philosophe Georges Canguilhem, décédé en 1995. « Il y a deux registres clés : la lutte contre la maladie et la prise en charge du malade. La difficulté c’est de tenir les deux ensemble en n’oubliant pas le besoin relationnel et d’accompagnement. »

Optimiste quant à l’évolution des relations médecins-patients, Céline Lefève a conscience qu’il faudra du temps pour que les pratiques changent. « Dans toutes les facultés de France, ces enseignements existent, mais ils sont insuffisants. L’éthique, en troisième année à Paris VII, équivaut à 16 heures. Il y a donc une masse d’étudiants qui se focalisent sur les matières évaluées aux Epreuves Classantes Nationales (anciennement Internat) où il y a très peu de questions relatives aux sciences humaines, sociales et à l’éthique. Du coup, cet apprentissage reste le fait par le compagnonnage à l’hôpital. »

À l’entendre, la France doit encore progresser, notamment en créant des postes de sociologues et d’anthropologues au sein des facultés de médecine. « La sociologie et l’anthropologie donnent des outils pour comprendre les trajectoires de vie, les catégories sociales, les migrations, la langue utilisée par les malades. Donner des outils, c’est nourrir la curiosité, l’ouverture d’esprit et l’accueil à la variabilité des patients et à leur douleur. »

À lire : Devenir médecin. Cinéma, formation et soin de Céline Lefève, PUF, 2012

 

L’ART DU SOIN

Humanités médicales. Quand l’art entre dans le cabinet du docteur, c’est la relation patient-médecin qui s’en trouve bonifiée.

Face à la critique récurrente de patients en but à la froideur des médecins, les philosophes et les psychologues ne sont pas les seuls à vouloir changer les pratiques. De nombreux médecins, conscients du déséquilibre dans la relation avec leur patient, revisitent l’exercice de leur métier.

C’est le cas du gastro-entérologue niçois Jean-Michel Benattar qui s’est battu pour introduire l’art au cœur des problématiques médicales.

« Le cursus de médecine est boiteux car il est centré sur la seule jambe techno-scientifique. On nous enseigne à devenir des robots du système et à refouler nos émotions. Du coup, les futurs médecins n’acquièrent pas les compétences humaines ou humanistes indispensables au métier. Ils sont jetés en pâture dans la vie réelle sans avoir la formation pour assumer leur responsabilité. Or, les émotions sont capitales pour s’interroger sur les principes de l’éthique médicale que sont la bienfaisance et le respect du patient. »

Après des années passées à trouver portes closes, il réussit à convaincre le doyen de la faculté de Nice de créer le département « Éthique, philosophie et sciences humaines ».

« Après cette grande avancée, j’ai considéré qu’il manquait une troisième jambe en matière de formation médicale : l’art. J’ai donc créé à Nice la Maison de la Médecine et de la Culture qui organise des ciné-conférence-débats. L’objectif ? Réunir médecins, philosophes et artistes pour repenser la relation médecin-patient trop souvent déséquilibrée. »

 

Construire une œuvre d’art à deux

À en croire le spécialiste, pour que le médecin retrouve sa légitimité, il faut qu’il soit formé en humanités médicales ou en art médical.

« Quand le docteur a une approche humaine, il retrouve le sens profond de son métier. D’où l’importance de créer une relation solide. Cela passe par une consultation de 30 minutes durant laquelle il y a une réflexion sur ce qu’est souffrir, soigner et guérir. Puis, j’essaye d’offrir un espace de deux minutes minimum à la personne sans l’interrompre. Les études ont montré que le temps de parole accordé au malade est de 18 secondes. Être attentif au vécu narratif du patient n’est pas seulement un acte de compassion, mais un geste de diagnostique et relationnel.

Chaque consultation doit se terminer par une œuvre d’art, qui prend forme grâce à la relation de soin entre deux êtres humains singuliers. »

Un défi utopiste ? Non si l’on en croit Jean–Michel Benattar qui met en pratique au quotidien ces principes et les enseigne aux futurs médecins. Militant d’un vrai partenariat avec le patient, il rappelle aussi que pour construire une relation qualitative, le médecin doit descendre de son piédestal et repenser son statut d’être humain tout-puissant que lui confère son savoir scientifique.

« Au lieu d’infantiliser le patient, on doit le reconnaître comme un être humain riche de savoirs expérientiels qui n’a pas moins de valeurs que le savoir scientifique. Grâce à cette démarche, une consultation sur deux se termine sans aucune prescription, simplement avec cette parole soignante et pédagogique. » Un humanisme à la portée de tous.

 

Catégories :Réforme, Société

Le mal en patience

juillet 24, 2017 Laisser un commentaire

Expérience infiniment intime, la douleur reste un passage obligé pour chaque individu durant sa vie. Mais quand elle devient chronique, ce sont les repères psychologiques, affectifs et sociaux qui s’en trouvent bouleversés.

Depuis que le monde est monde, l’être humain est amené à faire l’expérience de la douleur. Une partie non négociable de son existence et qui l’accompagne de sa naissance à sa mort. Selon la définition de l’Association internationale pour l’étude de la douleur (IASP), « la douleur est une expérience sensorielle et émotionnelle désagréable, associée à une lésion tissulaire réelle ou potentielle, ou décrite dans ces termes ».

Si le mot est, la plupart du temps, envisagé sous un prisme négatif et relié à la maladie, rappelons-nous que la douleur est avant tout un signal d’alarme. « La douleur physiologique a un rôle très important pour l’être humain puisqu’elle protège l’organisme, rappelle le Dr Didier Bouhassira, directeur de l’Unité Inserm Physiopathologie et pharmacologie clinique de la douleur à l’hôpital Ambroise-Paré à Boulogne-Billancourt. Quand on pose sa main sur une plaque chauffante, la douleur ressentie est salvatrice puisqu’elle nous alerte sur le risque de brûlure et donc d’endommagement corporel. Évidemment, dans ce cas, on ne cherche pas à la traiter. »

Quand la douleur s’installe

Le neurologue distingue d’un côté les douleurs aigües post-opératoires, qui sont normales et doivent être traitées, et de l’autre la douleur chronique qui peut s’installer des mois, voire des années. « Cette douleur n’a pas d’utilité et n’est même plus liée à la lésion qui l’a provoquée. La douleur se déconnecte de la cause et devient une maladie autonome. C’est elle qu’il faut réussir à traiter puisque la cause initiale a été guérieOn sait que ces douleurs chroniques sont liées à des modifications dans le système nerveux et la moelle épinière. Le dispositif d’alarme de la douleur ne fonctionne plus et se déclenche de manière intempestive. Pour beaucoup de douleurs chroniques, on utilise des antalgiques comme le paracétamol, l’aspirine, des anti inflammatoires. Mais souvent, les antiépileptiques et les anti dépresseurs sont les plus efficaces car ils agissent sur les systèmes du contrôle de la douleur dans le cerveau. » Un problème de santé publique puisque, selon la Société française d’étude et de traitement de la douleur, un tiers des français déclare souffrir de douleurs chroniques et plus de la moitié des patients traités pour un cancer sont affectés par la douleur.

Un sujet qui a particulièrement intéressé la philosophe et écrivaine Claire Marin, qui a fait elle-même l’expérience d’une maladie grave et continue de souffrir de douleurs chroniques. « Je suis tombée malade vers 20 ans. J’ai pensé que la philosophie pourrait me donner des clés pour penser cette expérience, mais j’ai été un peu déçue. J’ai finalement trouvé des recours dans la littérature et j’ai écrit un récit à la première personne qui parle à chaque malade, quel que soit le mal dont il souffre. » Un livre qui permet à l’auteure de se réapproprier son histoire, d’évoquer la dépossession physique imposée par la maladie, mais aussi ses impacts en matière de vie sociale, de lien à autrui et d’image de soi. « Être malade chronique devient une espèce de métier, mais on ne s’habitue pas au scandale de la maladie et à ses effets. »

Grande cause nationale

Un témoignage fort qui ne doit pas faire oublier les progrès considérables réalisés en France dans le traitement de la douleur. « Pendant très longtemps, la douleur n’intéressait pas les médecins, confirme le Dr Bouhassira. Durant mes études de médecine, je n’ai eu que deux heures de cours sur les mécanismes neuro physiologiques. Quant à la douleur ressentie par les enfants, elle était, jusque dans les années 70, totalement niée. Non par sadisme, mais parce que les données scientifiques considéraient que le développement du système nerveux du bébé n’était pas encore suffisamment mature et qu’il ne ressentait pas la douleur. On lui administrait donc seulement des anesthésiques, mais pas d’anti douleur. De même, la douleur chronique des plus jeunes était peu connue, mal identifiée. Il a fallu des années avant de comprendre qu’un enfant qui avait des douleurs chroniques suite une maladie ne se plaignait pas, mais se repliait sur lui-même. »

Si durant les années 80, certains chefs de service et professionnels du soin s’intéressent, en pionnier, au traitement de la douleur, il a fallu attendre la fin des années 90 et le « Plan d’action triennal contre la Douleur » pour que cette thématique devienne une priorité. « Nous devons cette révolution médicale à Bernard Kouchner alors Secrétaire d’Etat à la Santé dans le gouvernement de Martine Aubry, souligne David Le Breton. Il a d’abord imposé une étude plus approfondie de la douleur via une formation médicale continue pour les médecins en exercice et contribué à la création de 250 Centres anti-douleur sur tout le territoire. » Une évolution majeure puisque la loi de 2002 consacrait le soulagement de la douleur comme un droit fondamental du patient.

Ces Plans d’action ont été renouvelés jusqu’en 2010, puis arrêtés. En cause, le manque de volonté politique, à en croire le Dr Bouhassira. « La mode de la douleur semble être passée et l’attention s’est portée, sous Nicolas Sarkozy, puis François Hollande, sur les soins palliatifs. Il y a d’ailleurs une confusion entre les deux sujets. Certes, les médecins prennent en charge la douleur dans les soins palliatifs, mais les douleurs dont nous parlons sont chroniques et touchent des patients qui sont loin d’être en fin de vie ! » D’où l’importance de sensibiliser l’opinion publique à cette grande cause nationale. Pour se faire, le neurologue a récemment co-signé, avec des associations de patients et de professionnels, une tribune dans le journal Le monde afin d’alerter le nouveau Président de la République sur la régression de la prise en charge de la douleur et l’urgence de nouvelles mesures concrètes. « Nous avons des inquiétudes majeures notamment sur la pérennité de nos structures. En effet, beaucoup ont fermé et pour 30% d’entre elles, les responsables vont partir à la retraite dans les prochaines années sans être remplacés. Quant au Diplôme d’études spécialisées complémentaires sur la douleur, que les internes pouvaient passer à la fin de leur internat, il a disparu du fait de la réforme des études médicales. »

La parole, l’arme contre les maux

Si les médecins et les professionnels de santé reconnaissent tous l’importance de ces plans d’action et les progrès réalisés en matière de lutte contre la douleur, certaines voix s’élèvent pour replacer ce combat dans une démarche d’amélioration plus globale des soins. À l’instar de Céline Lefève, maître de conférences en philosophie de la médecine à Paris VII. « En 40 ans, la douleur est passée d’une discipline négligée à une discipline primordiale, à un point presque caricatural. Ainsi, à l’hôpital, on demande au patient à quel niveau se situe sa douleur sur une échelle de zéro à dix. Mais cette mesure quantitative n’épuise pas la description de la douleur. Car d’autres questions qualitatives doivent être posées : quand apparaît-elle, à quel moment, comment elle fluctue, est ce qu’elle chauffe ou irradie… Autant d’outils majeurs qui méritent d’être enseignés aux professionnels paramédicaux (infirmières, kinésithérapeutes, psychologues) qui transmettent l’information aux médecins. » Et de rappeler que, pour le patient qui expérimente la douleur dans son corps, l’échange verbale avec les professionnels du soin est capital.

C’est d’ailleurs l’un des axes fort de la pensée de Paul Ricœur selon lequel pour combattre la douleur, il faut pouvoir la dire. « Pour Ricœur, la douleur qu’on ne peut pas adresser rend impuissant et dépossède l’individu de ce qui fait son humanité : son langage, rappelle le philosophe Michael Foessel. À l’inverse, grâce aux mots, la personne en souffrance retrouve sa subjectivité et son identité. Le simple fait de l’exprimer dans un langage, même celui de la plainte, est déjà une victoire. La douleur verbalisée, dans la mesure où elle appelle une réponse, par exemple à la question « pourquoi moi ? » est une conquête sur l’incapacité qu’elle génère. » Les mots vecteurs et source de vie, malgré tout.

À LIRE

Hors de moi, de Claire Marin, Allia, 2008

Le temps de la consolation de Michael Foessel, seuil, 2015

Catégories :Réforme, Société

Ah, la belle famille !

mars 20, 2017 Laisser un commentaire

COUPLE. Les beaux-parents font partie intégrante de la vie d’un couple, même à minima. C’est aux conjoints de trouver le juste équilibre entre entente cordiale et proximité, en se méfiant des stéréotypes…qui ont la vie dure.

On a tous en tête des anecdotes vécues ou racontées de couples en proie à de vives tensions avec leurs beaux-parents. Et comme l’on parle davantage de ce qui ne va pas dans nos vies, on pourrait penser que ces liens sont très souvent conflictuels, voire inexistants. Pourtant, en l’absence de statistiques sur le sujet, mieux vaut se méfier des clichés, même si dans l’inconscient collectif, beaux-parents riment avec tourments. « Il est tout à fait normal qu’il y ait l’appréhension et de la circonspection au moment où l’on se marie, assure la psychothérapeute Christine Brunet. Rentrer dans une famille que l’on ne connaît pas, suscite quelques interrogations. On se demande si l’on va être aimé, apprécié et quelle est la culture familiale. Mais cela ne signifie pas que l’on va d’emblée être rejeté ou jugé. En la matière, chaque situation est différente, puisque nous sommes tous des individus singuliers avec nos caractères, nos passions et nos émotions. » Aucune fatalité donc. Et, entre être accueilli à bras ouverts et se trouver face à mur de silence, il y a pléthores de situations, fort heureusement.

Loyautés invisibles

Pour autant, la psychologue rappelle certaines évidences. « Pour construire un couple, on doit arriver à se séparer de sa famille d’origine pour en créer une nouvelle. Devenir adulte, c’est garder ses marques d’enfant, mais construire sa propre vie, développer son autonomie, sa propre idée de réalisation de soi. » C’est là où parfois le bât blesse tant il est difficile pour certains parents de couper le cordon. D’autant qu’aujourd’hui, on reste plus longtemps dans le foyer familial. « Quand deux personnes se rencontrent, chacune est issue d’une famille avec ses histoires et ses mythes, indique Éric Trappeniers psychothérapeute du couple. Mais la situation économique est telle que les jeunes se marient plus tard et sont donc dépendants plus longtemps de leur famille d’origine qu’auparavant. Il n’est pas rare qu’à 27 ans, âge moyen du mariage, les parents soient encore derrière eux financièrement et donc moralement. »

Pas facile de se construire une vie à deux sereinement quand les parents vous chapeautent du coin de l’œil et s’invitent dans les discussions du couple en devenir. Le psychiatre Jacques-Antoine Malarewicz va même plus loin : « Sur le livret de famille, il devrait y avoir une case selon laquelle le divorce d’avec les parents a été effectif ! Ce n’est pas évident de couper le cordon, même si c’est plus facile aujourd’hui car les jeunes prennent plus facilement des distances au sens moral, mais aussi géographique puisqu’ils voyagent facilement et ont une mentalité multiculturelle. » À l’entendre, c’est aux parents d’avoir la maturité suffisante pour ne pas rendre les enfants dépendants d’eux au niveau émotionnel et affectif. « Un enfant pour grandir à besoin de trahir, pas au sens dramatique du terme, mais de ne pas faire exactement ce qu’attendent de lui ses parents. Et notamment dans le choix de son conjoint. » Car si aujourd’hui, l’on est libre de choisir son partenaire amoureux, nombreux sont les parents à vouloir le bonheur de leur enfant selon leurs propres critères. « On reçoit tous des messages sur le type de rencontre que l’on ne devrait pas faire concernant les origines sociales, économiques ou religieuses de son conjoint, rappelle Éric Trappeniers. L’enfant intègre inconsciemment un certain nombre de modèles…jusqu’au jour où il choisit quelqu’un qui ne rentre pas dans le moule. » Autant de loyautés invisibles dont il est difficile de s’émanciper, même aujourd’hui.

S’éviter les rituels

Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas au début de la relation amoureuse que les tensions s’exacerbent le plus avec la belle-famille, mais quand le quotidien s’installe. Tout peut alors susciter la tension : un anniversaire, l’éducation des enfants, les fêtes de fin d’année. Pour Christine Brunet, mieux vaut éviter d’installer des rituels trop figés. « S’il est important qu’il y aient des occasions privilégiées pour se réunir, la rigidité ne sert personne et peut devenir un sujet de friction au sein du couple. Le plus important, c’est le respect et la bienveillance de part et d’autre. » Pas toujours facile en pratique selon Sandrine, 38 ans, qui pendant trois ans a dû se plier au déjeuner dominical chez sa belle-mère qui vivait seule depuis la mort de son mari. « Au début, je trouvais cela sympathique, mais au fur et à mesure, je n’en pouvais plus de ce rendez-vous imposés. J’ai fini par laisser mon mari y aller seul… » Jacques-Antoine Malarewicz, souligne que c’est précisément quand l’un des deux parents décède, que le couple va être mis à mal. « En cause, un conflit de loyauté qui va obliger le ou les enfants à s’occuper de leur parent survivant, le plus souvent la mère, dont l’espérance de vie est plus longue que celle du père selon les statistiques ».

La belle-mère en ligne de mire

Car avouons-le, c’est souvent la belle-mère qui cristallise les passions. Accusée de vouloir de tout contrôler, d’être possessive et de s’immiscer dans la vie du couple, elle est souvent dépeinte comme « une louve à 50 mamelles » selon l’expression d’Eric Trappeniers. Une femme qui aurait sa belle-fille dans le viseur et dont le fils serait sous la coupe. Certes, il en existent a encore, mais à changement d’époque, changement de générations. Alors pourquoi ce schéma fait-il de la résistance ? « Depuis l’Antiquité, laideur féminine et mauvaise âme sont associées, donc à la laideur morale des belles-mères répond la laideur physique, souligne Yannick Ripa qui a dirigé un ouvrage sur les belles-mères dans l’Histoire*. C’était un moyen de lancer un avertissement aux belles-mères : leur volonté de s’emparer du pouvoir masculin leur ôtera toute féminité. Au début du XXe siècle, avec l’expansion de la famille nucléaire et le divorce, qui éloigne de fait les belles-mères, leurs représentations s’adoucissent, leurs formes s’arrondissent, leurs sourires s’épanouissent. Cette belle-mère-là s’apparente aux grands-mères à chignon qui font des confitures, rappelant une incontournable évidence, jusque-là volontairement négligée : en toute belle-mère sommeille une future grand-mère et dès que l’enfant paraît, belle-maman et bonne-maman ne font plus qu’une. »

Pour l’historienne, la belle-mère d’aujourd’hui reste caricaturée comme le montre, par exemple, la série télévisée de France 2 Parents mode d’emploi. «  L’une a gardé ses cheveux poivre et sel ne cesse de faire des remarques à sa belle-fille qui ne sait pas tenir sa maison ni prendre soin de son époux ; l’autre est en jeans, très égocentrée et se fiche d’être une grand-mère. Cette belle-mère post-MLF, qui n’assume pas son rôle de grand-mère, est une critique déguisée du féminisme. Aujourd’hui, les belles-mères ont souvent la même vie que les belles-filles, elles travaillent, font du sport, il existe une unité de vie qui ne permet plus d’identifier les femmes de 55-60 ans comme étant des belles-mères et seulement cela. Mais cet état de fait n’est pas encore passé dans les représentations collectives. » À en croire, Christine Brunet, il y a matière à espérer : « Aujourd’hui, les générations se parlent, se remettent plus en questions et vont éventuellement consulter. » La communication au secours des belles mères… on y croit.

À LIRE

Se libérer des souffrances familiales, d’Éric Trappeniers, InterEditions, 2014

L’étonnante histoire des belles-mères, sous la direction de Yannick Ripa, Belin, 2015

Catégories :Réforme, Société