Ma vie d’artiste !

février 7, 2019 Laisser un commentaire

CRÉATIVITÉ. Loin des clichés sur leur vie de bohème ou leur égo surdimensionné, les artistes d’aujourd’hui ont les pieds sur terre et la tête dans le réel. Entre espoirs de réussite et indépendance financière, comment parviennent-ils à vivre de leur art tout en trouvant leur singularité ? Témoignages de passionnés.

 

 

« J’aurai être voulu un Artiiiiiste! » chantait Zéro Janvier, le businessman de la comédie musicale Starmania écrite par Michel Berger et Luc Plamondon en 1979. Une chanson qui a traversé les âges avec ce rêve artistique vécu comme l’ultime frustration d’une vie. Outre la mélodie entêtante, il y a ces paroles qui charrient un désir fou, refoulé, inavouable, celui de vivre une vie auréolée de gloire et de succès. Ce mythe de l’artiste qui sommeille en nous est réactivé en permanence par une société qui attise les chimères d’une vie de strass et de paillettes. La réalité est tout autre.

Persévérance et autonomie

La plupart de ceux qui se disent artistes savent combien l’abnégation et la patience sont des vertus cardinales. À l’instar de Stéphane Sebban Bebert, guitariste autodidacte niçois, qui depuis plus de 20 ans multiplie les expériences artistiques en une sorte de boulimie créative jubilatoire. « J’ai eu la chance de vivre des expériences incroyables : j’ai fais la première partie des concerts de Pascal Obispo en 1997, j’ai sorti mon album avec mon groupe les Squatters en 2005 et aujourd’hui je m’épanouis aussi dans le théâtre. Se renouveler, c’est le seul moyen pour ne pas tourner en rond. Pour finaliser ses projets, il faut une sacrée dose de persévérance et savoir tout faire seul : ses chansons, sa promo, ses clips. »

Un sentiment partagé par Joana Mendil, chanteuse et comédienne qui, de 2001 à 2008, a joué le rôle de Yokebed dans la comédie musicale Les Dix Commandements, avant de figurer au casting de la Nouvelle Star sur M6. « Être artiste, c’est un feu sacré. Ce qui me fait avancer, c’est d’être sur scène. À certaines périodes, j’en ai bien vécu financièrement, à d’autres moins, mais je me suis toujours débrouillée seule sans producteur, ni managerJe ne connais pas les affres du show business car j’ai une vie bien cadrée, mais j’ai vécu mon lot de désillusions. » La chanteuse de 42 ans poursuit sa carrière avec un spectacle hommage à Charles Aznavour à Paris et se prépare à chanter cet été ses compositions sur scène. Rien n’est gagné pour ces saltimbanques modernes qui, dans l’inconscient collectif restent privilégiés, alors qu’ils peinent souvent à joindre les deux bouts.

Le Marketing de l’art

Car le nerf de la guerre c’est évidemment l’argent. Pour Isabelle de Maison Rouge, l’artiste d’aujourd’hui doit être un chef d’entreprise à la façon d’un créateur de start-up avec des objectifs à court et à long terme de productivité, de distribution et de visibilité de son travail. « C’est la seule façon de s’en sortir. Il faut savoir communiquer et se vendre. Se retrancher derrière une certaine pureté ou une vision romantique de son art est un leurre. L’artiste reste un travailleur comme un autre qui doit gérer sa propre autonomie. »

C’est aussi la conviction de Laurence Bourgeois, cadre dans les Ressources humaines, qui n’hésite pas à mettre en corrélation passion et business. Sa règle d’or : 50% du temps consacré à la création et 50% à la promotion-gestion. « Dans l’inconscient collectif, l’artiste est celui qui est dénué de tout intérêt financier qui produit de l’art pour l’art. Or, il y a bien un marketing de l’art : c’est le produit que l’on offre. L’artiste doit devenir un entrepreneur, définir sa cible de client, établir un vrai positionnement produit, se fixer des objectifs et présenter son travail à un cercle restreint puis élargir. » Une démarche qui nécessite une force de caractère et un mental de gagnant sans garantie de succès.

C’est ce pari qu’a relevé Cécile Rousseau, peintre néo-impressionniste de 35 ans, en quittant il y a neuf mois son poste de juriste dans l’administration pour se consacrer à sa passion. « Ce saut dans l’inconnu était indispensable. Je me suis laissée un an pour exprimer ma créativité, explorer des choses inédites et avoir plus d’espace mental disponible. Je vends mes toiles entre 300 et 1000€. Je ne vis pas encore de mon art, mais le bouche-à-oreille fonctionne bien car c’est une peinture accessible, qui fait appel au ressenti et à l’émotion. » Une artiste très présente via son site et les réseaux sociaux, vecteurs incontournables pour s’auto-promouvoir en tant qu’artiste 3.0.

Des outils digitaux dont abuse le photographe franco-israélien Ezra Landau, qui poste chaque jour des photos insolites, décalées ou poétiques sur instagram prises sur le vif dans les rues de Jérusalem. Pour ce père de famille qui voit dans ses clichés le sceau du divin, devenir photographe a été un long processus. « Dès l’enfance, la musique, la peinture, le dessin et la photo faisaient partie de ma vie. Un jour, j’ai compris que ma vision du réel était différente des autres, d’où ma difficulté à trouver ma place. » Pour cet artiste, dont les clichés ont été plusieurs fois exposés, la photographie est un outil parmi d’autres pour exprimer ses émotions. « Faire la bonne photo est une quête infinie. Au fil du temps, j’ai appris à aiguiser mes sens pour savoir à quel moment capturer l’instant magique. Mais à la fin de la journée, avoir réussit une photo, ne remplit pas mon frigo ! C’est un dilemme de vie permanent entre d’un côté cette ouverture à la beauté et à la créativité et de l’autre l’impérieuse nécessité de nourrir ma famille. »

Double je

Si certains vivent âprement ce dilemme entre une vie d’artiste épanouissante et des revenus pérennes, d’autres y trouvent leur compte. C’est le cas de Marc Fichel, auteur, compositeur, interprète qui est aussi Directeur export aux Halles de Rungis dès 3h du matin. « La musique a toujours fait partie de ma vie. À 20 ans, je composais au piano, mais je ne m’autorisais pas à en faire mon métier, la faute à une éducation trop rigide. Après une école de commerce, j’ai découvert Rungis. Moi qui suis hyper actif, je suis heureux de me lever le matin et je ne regarde jamais ma montre ! » Après des années à composer, il signe en 2011 son premier single « Ma vie dans les Halles » qui rencontre un joli succès avec plus d’un million de vues sur le Web. S’ensuivent des concerts, vécus comme une révélation artistique. Depuis, cet expert es pommes de terre, prépare son deuxième album prévu pour octobre 2019. « Si on m’enlève mon piano, on coupe mon oxygène ! Écrire est un exutoire positif. Mes chansons sont à la fois autobiographiques et romancées. Certes la vie d’artiste est faite de doutes, d’angoisses et d’incertitudes, mais c’est ce qui fait la magie du métier. » Preuve que les success story n’arrivent pas qu’aux autres et que le facteur chance compte pour beaucoup dans ces tranches de vie.

C’est aussi le sentiment d’Elisabeth Segard, journaliste à La Nouvelle République qui vient de publier son premier roman*. « J’adore mon métier de journaliste, mais j’avais envie d’écrire sans contraintes, sans filtres et d’enchanter la réalité. J’ai écrit la nuit pendant un an et j’ai envoyé mon manuscrit à 20 éditeurs sans trop y croire. J’ai eu 7 réponses positives en 4 jours ! J’ai encore dû mal à me dire écrivain, mais le fait d’être éditée m’a donné confiance en moi. » Si elle n’envisage pas de lâcher son job, Elisabeth a déjà commencé l’écriture de deux nouveaux romans.

Des histoires comme celles-là, il en existe d’autres, mais ce qui définit tous ces artistes en herbe, c’est « cette énergie chevillée au corps qui les pousse en permanence, assure Isabelle de Maison Rouge. Un artiste sera malheureux tant qu’il n’aura pas réussi à exprimer sa créativité. » Et de rappeler la pertinence du principe de « nécessité intérieure » cher au peintre Vassily Kandinsky qui continue de guider tous les artistes en devenir.

 

Crédit Photo : © EZRA LANDAU

À LIRE

  • Le Mythe de l’artiste, au-delà des Idées reçues Isabelle de Maison Rouge, Cavalier Bleu, 2010.
  • Vivre de son art. Les clés de la réussite pour concilier passion et business, Laurence Bourgeois, Eyrolles
  • Les pépètes du Cacatoès, Elisabeth Segard, City Editions, 2019.

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Catégories :Réforme, Société

Lallemand Health Solutions : ces bactéries qui vous veulent du bien !

février 5, 2019 Laisser un commentaire

« Les probiotiques, c’est l’avenir ! » se réjouit Bérengère Feuz, (HEC 2001), Directrice marketing de la division probiotiques de Lallemand Health Solutions qui développe tous azimut les champs d’application de ces micro-organismes. Plongée dans un domaine de la santé en pleine croissance.

La santé positive

Si vous êtes adeptes des compléments alimentaires, vous consommez peut-être déjà des probiotiques ! Ce secteur en pleine croissance a fait le succès de Lallemand Health Solutions qui développe et produit des levures et bactéries en tous genres. « J’ai toujours travaillé sur des produits qui avaient un impact santé positif. Ce triptyque prévention-rééquilibrage-traitement m’a convaincue de rejoindre l’entreprise il y a neuf ansEn développant de nouvelles formules probiotiques, nous sommes au cœur de la thématique du bien-être et du mieux vieillir grâce à des produits naturels et sans effets secondaires. »

Un secteur en croissance

Pour Bérengère Feuz, ce qui fait le sel de sa mission, c’est sa capacité à se renouveler sans cesse. « Mon métier n’a rien à voir avec celui d’hier et dans dix ans il sera encore différent ! J’ai été embauchée en marketing dans le secteur de la santé digestive et aujourd’hui l’utilisation des probiotiques se fait dans de nouveaux champs d’applications tels que le stress, la santé de la femme ou l’obésité. C’est très excitant de réussir à développer des argumentaires scientifiques ciblés. »

Le marketing, booster d’innovation

Si le cœur de sa fonction reste le développement de l’offre produits et l’orientation des choix stratégiques dans les investissements de recherche, elle insiste sur la capacité du marketing à être force de proposition. « Je suis à l’origine d’un dépôt de brevet dans un nouveau champ d’application des probiotiques… qui sera bientôt dévoilé. Et je suis fière que mon équipe ait réussi à mettre en place une veille scientifique au niveau marketing. Je plébiscite un management collaboratif et je crois à l’intelligence collective. »

En quête de talents dotés d’une double compétence, Bérangère Feuz incite les diplômés à rejoindre l’une des 12 divisions de l‘entreprise : « Les qualités clés ? Être curieux, multi casquettes et avoir un vrai esprit d’entrepreneuriat. »

Les écoles parisiennes sont-elles toujours les plus belles ? « La formation d’HEC est excellente. C’est un cursus très complet qui forme des managers adaptables. Je l’ai envisagée comme une plateforme exploratoire des différents champs des possibles et un formidable outil de réflexion personnelle. Sa richesse tient aussi à la multiplicité des profils grâce aux cursus parallèles. J’y ai rencontré des amis avec qui les liens sont encore très forts. »

Année de césure : ne la laissez pas passer ! « Cette année a été très importante pour moi et c’est ce qui m’a fait le plus réfléchir dans mon cursus. Grâce à trois expériences marketing dans les détergents, la coiffure et au sein d’une agence de communication marketing online, j’ai énormément appris. J’en ai aussi profité pour participer, avec des amis de promo, au projet d’une plateforme de rencontres pour étudiants. Cela ne s’est pas concrétisé, mais reste une expérience intéressante. Enfin, l’année de césure est l’occasion d’être plus pertinent dans le choix de sa dernière année de formation car il est important de savoir ce que l’on ne veut pas faire ! »

À lire : http://www.mondedesgrandesecoles.fr/lallemand-health-solutions-ces-bacteries-qui-vous-veulent-du-bien/

Rituels : une expérience de foi

octobre 15, 2018 Laisser un commentaire

Le rituel est toujours une expérience singulière pour le croyant qui cherche une transcendance avec le divin. Que révèlent les us et coutumes des trois religions monothéistes et en quoi le respect des rites religieux est une réponse à la quête de sens de l’être humain ? Décryptage.

Les rituels semblent inhérents à notre condition d’être humain : se brosser les dents après chaque repas, raconter une histoire à son enfant avant de l’endormir, manger à heure fixe. « Les rituels sont essentiels à tous les êtres vivants, assure le psychiatre Boris Cyrulnik, les animaux comme les êtres humains. »

Rien d’étonnant à ce que les communautés religieuses primitives les aient valorisés et qu’ils fassent encore partie de la vie des croyants. « Le rituel c’est l’organe de la coexistence. On se synchronise en faisant des gestes, en disant des mots, en respectant des objets qui sont symboliques. C’est frappant pour le peuple Hébreux qui, en quittant l’Egypte et sa culture de l’inégalité, a organisé une nouvelle manière de vivre ensemble. Les premiers rituels alimentaires ont pour fonction de rappeler symboliquement leurs conditions passées (les herbes amères, le pain azyme) et de solidariser le groupe. »

Le judaïsme, religion du « faire »

Un exode qui constitue une étape clé, celle du don de la loi et du précepte de « Naassé Venichma (« nous ferons et nous comprendrons »). « Pour la Torah, le projet divin ne peut passer uniquement par l’intellect car l’homme a besoin de s’ancrer dans une réalité terrestre, souligne Bruno Fizson, Grand Rabbin de Moselle. » Et quoi de plus concret que la nourriture ? « Le Lévitique au chapitre 11, verset 17, recense les animaux permis (cacher) et interdits à la consommation. Les lois qui en découlent, comme celle de ne pas mélanger le lait et la viande ou de ne pas manger le sang de l’animal, visent à créer chez l’homme une sorte de dynamique spirituelle dans son propre corps. Derrière ces règles de cacherout, il y aussi l’idée que l’homme doit s’élever au-dessus de la condition de l’animale. »

Outre ces injonctions alimentaires, les rites juifs se divisent entre la sphère privée et la sphère publique. Ils sont une façon de s’inscrire dans le temps et de rythmer tous les moments de la vie : les repas, les relations sexuelles ou le repos sabbatique. Une injonction du « faire » qui semble mettre de côté la question de la croyance en dieu.

« La foi est une définition chrétienne, souligne l’écrivain Janine Elkouby. D’ailleurs ce mot n’existe pas en hébreu. On parle de loi, de travail et de « Emouna » qui signifie confiance en dieu. Dans le judaïsme, l’action précède la réflexion et tout est traduit en actes. La manière d’agir définit une personne par rapport à son entourage et par rapport à elle-même. En tant que juive orthodoxe, j’ai une relation intelligente avec la loi et mes comportements ne relèvent pas du mimétisme social. »

Janine Elkouby conçoit la pratique de ces rituels dans un questionnement permanent. « Ne pas allumer l’électricité ni mon portable le shabbat est une façon de créer un ilot séparé et protégé des contraintes extérieurs. En mettant ce mode de vie sous l’éclairage de l’étude, cela me rapproche du divin et me donne des raisons de continuer à faire. » Présidente de l’Amitié Judéo-Chrétienne de Strasbourg, elle se passionne à expliquer les rituels aux croyants des autres religions, souvent impressionnés par leur persistance à une époque où tout est si vite dépassé.

L’islam ou l’intention du cœur

Une codification contraignante vu de l’extérieur, mais qui ne l’est pas pour ceux qui les ont depuis longtemps inclus dans leur quotidien. À l’instar de Lilia Bensedrine-Thabet, experte des questions interculturelles. « Quand j’étais jeune, je voyais la prière comme un rituel obligatoire et contraignant. Aujourd’hui je le vis comme libératoire. Ces cinq prières journalières me permettent de poser ce temps du sacré et du rite qui interfère dans le temps du profaneLever les yeux vers le ciel et suivre la course du soleil me permet aussi de me relier à plus grand que moi. »

Pour cette cinquantenaire pratiquante, au-delà des cinq piliers de l’islam, ce qui transforme le rite en un acte de foi profond est de le faire avec son cœur et d’y mettre toute son intention.

L’intention, un acte cultuel en soi ? C’est aussi le sentiment de Rabie Fares, Imam à la mosquée Salam à Strasbourg. « Dans les rituels, il y a toujours la norme parfaite et une souplesseLes normes sont importantes sinon on aurait un bricolage religieux, mais l’important est de trouver un équilibre entre le sens voulu à travers un culte précis et la norme un soi qui est un moyen. »

La foi et les relents du sacré

Si le judaïsme et l’islam restent les champions de la ritualisation, le catholicisme s’est lui aussi construit sur le ritualisme et le sacré.  « Rappelons qu’au début, Jésus se soumet aux rites juifs, mais il les réinterprète dans la liberté et la justice, assure Michel Steinmetz, prêtre du diocèse de Strasbourg. Ce sont les Évangiles qui vont choisir de ne plus limiter aux seuls juifs circoncis le message de Jésus et de l’universaliser en abandonnant au passage la plupart des codifications propres aux Hébreux. Au fils des siècles, l’eucharistie devient l’un des sacrements clé qui commémore et perpétue le sacrifice du corps et du sang présent sous les espèces du pain et du vin. »

Pour les catholiques, le sacrement est l’alliance de la matière, de la forme et de la parole. « Manger le corps du christ et boire son sang est une façon de le faire grandir en nous et de fortifier l’identité d’enfants de Dieu. Grâce aux sacrements, nous expérimentons sa présence. » Tout en assurant que l’Eglise a évolué sur cette question surtout depuis le Concile Vatican II, Michel Steinmetz reconnaît qu’elle s’est construite dans une logique sacramentelle. « Aujourd’hui ce qui prime, c’est bien plus l’intelligence du rite que le rite pour le rite ».

Luther ou la libération rituelle

Une méfiance pour le sacré qui a conduit à de nombreuses dérives, celles-là même qu’a rejetées Martin Luther au XVIème siècle. « Le protestantisme s’est construit comme une religion anti ritualiste, assure Werner Bürki, pasteur de l’Eglise protestante unie de France. À une époque où les rites servaient à gagner son paradis, Luther affirme que c’est Dieu seul qui sauve par sa grâce et qu’elle ne s’aurait s’identifier à aucune réalité visible. » S’il considère les sacralités comme aliénantes, Luther est aussi revenu à un fondement primordial : celui d’expliquer le sens des écritures et de privilégier l’interprétation de la Bible. Une priorité qui, selon Werner Bürki, met d’accord toutes les obédiences protestantes.

Le pasteur luthérien Philippe Ichter va même plus loin « La Réforme protestante est une Révolution bien plus profonde que la Révolution française ! Nous sommes passés de la figure du prêtre, intermédiaire entre le peuple et Dieu, à la célébration du lien intime entre l’être humain et Dieu. Pour Luther, le rite peut servir à la foi, mais le rite sans la foi n’est rien car on peut toujours faire sans croire. »

Beaucoup plus radical, Jean Calvin, le théologien du XVIème siècle, exécrait les rites qu’il considérait comme de l’idolâtrie pure et simple et passait la foi au tamis de la pensée. « Calvin est dans un autre contexte culturel et historique et vit dans un monde où l’Eglise catholique romaine est tellement remplie de rituels que ça le dégoutait. Son but n’est pas de réformer l’Eglise de l’intérieur à l’instar de Luther, mais de plébisciter une structure de foi extrêmement épurée, avec pour éléments fondateurs du culte la lecture de la Bible et la prédication. »

Pour Philippe Ichter, au-delà des courants de pensée que ces deux hommes clés vont initier, le protestantisme valorise d’abord et avant tout une relation équilibrée avec Dieu et les autres dans le temps présent. « Le théologien protestant Karl Barth affirmait à juste titre que le pasteur doit tenir la Bible dans une main et le journal dans l’autre ! ».

Catégories :Réforme, Société

Rivalités d’égo

mars 14, 2018 Laisser un commentaire

Quand la jalousie entre dans la sphère professionnelle, elle peut impacter durablement la vie privée des salariés. Rencontre avec deux experts es jalousies.

Qui n’a pas fait les frais durant sa vie professionnelle d’un collègue jaloux ? Que vous soyez jeune diplômé ou cadre confirmé, il y a toujours des envieux qui regrettent votre promotion, sapent votre travail ou vous mettent des bâtons dans les roues. Des situations presque banales car l’entreprise est d’abord un microcosme, une petite société avec ses règles, ses hiérarchies et ses personnalités qui doivent cohabiter. Brigitte, 52 ans, en a fait l’expérience. Durant sa carrière en tant que responsable marketing dans un groupe de lingerie, elle a subi pendant des mois les saillies mordantes d’une collègue. « Elle me piquait mes idées, me fusillait du regard en réunion et me rabaissait devant ma boss. Comme ça crevait les yeux, mes collègues étaient de mon côté, mais cela m’a quand même pourri la vie durant de longs mois, avant qu’elle ne demande à changer de service. »

Le réflexe de comparaison

Si chaque histoire est différente d’une personne à l’autre, une chose est sûre : on ose davantage en parler qu’auparavant. Il faut dire que depuis 2001, la loi sur le harcèlement moral au travail organise la protection des salariés dans le secteur privé comme public et qu’il est passible de deux ans de prison et de 30 000 € d’amende. Pour autant, toute jalousie ne relève pas toujours, fort heureusement, du délit pénal.

Pour le coach et formateur en entreprise Philippe Laurent, la jalousie repose sur une émotion, un mélange de tristesse et de colère de ne pas avoir ce qu’a l’autre. « Je peux être envieux de son salaire, de son poste qui devait me revenir, de son talent technique ou managérial, de son charisme, mais aussi de sa beautéLes entreprises me sollicitent lorsqu’elles constatent un impact sur le moral d’un de ses collaborateurs, mais surtout sur les équipes car cela plombe leur efficacité opérationnelle. »

Pour ce catholique qui a vécu dans un monastère de 18 à 24 ans, c’est bien la question du bonheur qui est sous-jacente, d’où sa volonté de développer la bienveillance en entreprise pour faire du travail un lieu d’épanouissement. « Un des grands poisons du bonheur, c’est le réflexe de la comparaison. Par instinct, on va toujours se comparer à l’autre et en faire un idéal à atteindre. Mais c’est un effort sans fin qui rend malheureux. » Ses méthodes pour apaiser les tensions ? Travailler sur les postures, c’est-à-dire sur la façon dont une personne interagis avec une autre. « Cela peut prendre la forme de journées de formations avec les managers ou d’un accompagnement personnel de plusieurs mois. Le coach, ne peut pas faire des miracles, il impulse la prise de conscience et une volonté de la personne jalouse d’aller vers son propre développement personnel. Mon rôle est de lui permettre de mettre le doigt sur son potentiel caché et de le transformer en talent. » Développer ce que l’on a d’unique en soi ? Sur le papier, le défi est sexy. Mais cela suppose de reconnaître sa jalousie, ce qui n’est pas donné à tout le monde, même à l’heure du tout psy.

Une jalousie empreinte du rapport mère/fille

En ce domaine, on pourrait croire la gent féminine plus encline à faire son mea culpa et à s’amender, mais là encore méfions nous des stéréotypes. « Les femmes sont des hommes comme les autres, soumises aux rapports d’argent et de pouvoir », rappelle Annik Houel, psychologue et professeure émérite en psychologie sociale à Lyon 2 qui a consacré un livre aux rivalités féminines à travers le prisme de la relation mère-fille.

« Je me suis intéressée à ce sujet car j’ai longtemps envoyé mes étudiantes en stage chez mes anciennes élèves devenues DRH. Loin d’être des marraines, celles-ci se montraient extrêmement sévères avec leurs stagiaires qui n’hésitaient pas à parler de rivalités féminines, voire de misogynie. Passé mon étonnement, j’ai compris que ces femmes, qui avaient pourtant réussi, réglaient des comptes très personnels et reproduisaient le rapport mère-fillesEn position maternelle, elles jouaient la carte de l’intimité, tout en étant sanglantes au moment de noter leur travail. Mes étudiantes se retrouvaient dans une position infantilisée qu’elles supportaient très mal. »

Pour la psychologue, le lien mère-fille est l’une des grilles d’analyse possibles des conflits entre femmes au travail qui se jouent souvent entre niveaux hiérarchiques différents. « À chaque moment de la vie, on est amené à répéter ce qui s’est passé durant notre enfance. On passe ainsi de fille à femme, de femme à mère et on continue dans l’âge progressivement jusqu’à grand-mère. »

Loin de tout fatalisme, Annik Houel prône l’intervention de tiers au sein de l’entreprise, indispensables médiateurs pour libérer la parole. « Le dialogue est primordiale pour ne pas rester seule, sortir de cette emprise commune et de ce rapport amour-haine dans lequel les deux femmes sont prises. Et pourquoi pas parler à une psychologue qui vous aidera à comprendre des choses. Les femmes y vont tellement plus que les hommes… »

Catégories :Réforme, Société

Maux d’amour

mars 5, 2018 Laisser un commentaire

FOULES SENTIMENTALES. Nichée au cœur des relations humaines, la jalousie serait le sentiment le mieux partagé au monde. Souvent refoulée, parfois assumée, elle continue d’animer les cœurs et de faire des victimes en revêtant les habits de la modernité. Quoi de plus normal à l’ère du tout à l’égo.

Faite l’expérience : demandez à des proches, s’ils sont, ou ont été, jaloux de leur conjoint, leur collègue ou leurs amis. Il y a fort à parier qu’ils vous jureront la main sur le cœur que cette émotion leur est étrangère. Pas étonnant tant cette affection est, dans l’inconscient collectif, attachée au vocabulaire de la honte et de la rancœur. Et pourtant, ce sentiment vieux comme l’humanité, trouve son premier réceptacle dans l’enfance. « La jalousie est un ressenti parfaitement normal qui se forge dans la fratrie, indique le Psychiatre  Robert Neuburger. Le sentiment apparaît lorsqu’un frère ou une sœur arrive…et il y a de quoi ne pas être ravi d’avoir un concurrent ! L’aîné aimerait rester seul pour ne pas avoir à partager l’amour de ses parents. Parfois, il l’exprime de manière claire et lucide. » À l’instar de Mila, petite niçoise de 8 ans et troisième d’une famille de cinq enfants qui, lors d’un repas chez un couple d’amis de ses parents lance tout de go : « elle a de la chance votre fille, elle est toute seule ! » Mais attention, souligne le docteur, un enfant unique peut aussi être jaloux de l’intérêt que porte son papa à sa maman. Bref, seul ou en tribu on n’échappe pas à ce sentiment qui, loin d’être exclusivement stérile, contribue à forger le caractère.

Rivalités bibliques

La Bible ne s’y est pas trompée en relatant de nombreux épisodes de jalousies fraternelles, au premier rang duquel Caïn et Abel. Pour Hervé Ott, théologien de formation et consultant en Approche et transformation constructives des conflits (A.T.C.C), derrière la jalousie de Caïn se cache un profond sentiment d’injustice qu’il faut reconnaître. « Le texte dit que Dieu a pris en considération l’offrande d’Abel, un premier né de son troupeau, et refusé celle de Caïn qui offre des produits du sol. Ce dernier se sent déconsidéré et se laisse gagner par un sentiment d’injustice lié à la frustration du besoin de reconnaissance. De là découle la jalousie, puis le meurtre fatal. Le texte montre bien que ce désir mimétique est le moteur de la créativité, mais aussi d’une violence destructrice. »

Une rivalité fraternelle que l’on retrouve chez Jacob et Esaü et Joseph et ses frères. Avec un message clair : faute de l’exprimer par la parole, la jalousie peut ronger et pousser à l’irréparable. D’autant qu’en grandissant, ce sentiment peut être réveillé par les frustrations de la vie.

À en croire Carolina Costa, pasteur de l’église protestante de Genève, nous passons tous par des moments de jalousie car nous sommes des êtres habités et incarnés. « Le mouvement naturel de l’humain, plutôt que de chercher ce qu’il n’a pas en lui, préfère désirer ce qu’a l’autre. Nous vivons comme si tout nous manquait et que nous devions chercher à l’extérieur. Notre société exacerbe ce sentiment de manque et de jalousie qui commence dès l’enfance. » Faute d’école de l’humanité, elle invite chacun à apprendre à découvrir ses forces et ses richesses plutôt que d’avoir les yeux rivés vers autrui. « C’est ce que j’essaye d’inculquer à ma petite fille, même si ce n’est pas toujours facile ! »

Quand l’amour s’emmêle

Cette trentenaire dynamique qui accompagne les couples dans leurs projets de vie à deux, s’est également formée à la Thérapie Relationnelle Imago, développée aux Etats-Unis dans les années 80 et basée sur la compréhension de la dynamique du couple. « On sait que la jalousie au sein d’un couple vient souvent d’un besoin qui, dans l’enfance n’a pas été honorée, celui d’explorer. En cause, des parents anxiogènes ou à l’inverse trop permissifs. J’essaye donc de donner aux couples des méthodes pour les aider à communiquer et à prendre conscience de leurs blessures d’enfants. Car toutes leurs mécaniques d’adultes proviennent de ces manques. »

Si la jalousie existe dans toutes les relations humaines, c’est bien dans le couple qu’elle donne la mesure de son talent. Pour autant, les psys sont formels : une petite dose de jalousie est tout à fait normale. C’est ce que la thérapeute de couple Violaine-Patricia Galbert appelle la « jalousie positive », celle qui respecte le consentement de l’autre. « Il faut un minimum de jalousie qui laisse le partenaire libre, mais qui vous pique suffisamment pour lui dire : je tiens à toi. Sinon, c’est la marque d’un désintérêt ou d’un désamour. Cette petite jalousie met en place une certaine exclusivité, mais respecte le consentement de l’autre. »

Là où le bât blesse c’est lorsque ce sentiment devient excessif. Pour la thérapeute, dès que l’on demande au conjoint de restreindre ses relations sociales, de diminuer son périmètre d’autonomie et qu’on le place en mode « surveillance permanente », c’est que l’on est au bord de la ligne jaune. « C’est une jalousie qui va crescendo et que j’appelle pathologique ou maladive car tous ses gestes vont être interprétés comme étant une tromperie éventuelleEt rien ne sert de jouer la transparence, cela accentue la paranoïa de la personne ! »

Des jaloux 2.0

Pour Violaine-Patricia Galbert, s’il y a toujours eu des femmes et des maris trompés, ce qui change aujourd’hui, c’est la place qu’occupe Internet, les réseaux sociaux et les outils numériques dans la sphère privée. « Avant, la rencontre entre amants était difficile car on avait peur des ragots. Aujourd’hui, cela se passe sur votre écran. Beaucoup de gens découvrent des tromperies en tombant par hasard sur des messages via Internet. Et que dire des caméras et logiciels espions vendus sur le net, mais totalement illégaux que l’on peut placer sur une voiture ou un téléphone ! »

C’est ce qui est arrivé à Sandrine, 40 ans, commerciale à Paris. En déplacement pour un congrès elle a eu la surprise de voir son mari sur le quai de la gare alors qu’elle ne lui avait donné ni le jour, ni l’heure de son retour. « J’ai découvert qu’il avait mis un mouchard dans mon téléphone portable ! J’ai eu la peur de ma vie car je l’ai vécu comme une effraction dans mon intimité. J’ai demandé le divorce peu de temps après. » Robert Neuburger thérapeute familial, confirme d’expérience que  la plupart des aventures extra conjugales sont repérées sur le portable du conjoint. « J’ai trois cas sur quatre de couples en crise à cause d’une tromperie découverte via SMS. Cela a incontestablement changé la donne. » La limite ? « Chacun doit pouvoir dire : voilà les frontières de mon intimité, je n’accepterai pas que tu regardes mes SMS ou mes mails. »

Soigner la jalousie, tout un programme !

Difficile dans ces cas extrêmes de retisser le lien de la confiance et du respect. Pour autant, la jalousie est-elle un mal inguérissable ?

Pour Bernard Geberowicz, psychiatre et thérapeute familial, il est possible de s’en sortir, mais c’est un long travail. « Cela commence par la reconnaissance des mécanismes propres à la jalousie que sont l’anxiété, la peur de perdre l’autre et la colère. Si l’on arrive à exprimer les choses autrement que par la violence verbale, alors la respiration et la relaxation peuvent être efficaces. Mais il est plus pertinent de mener ce parcours à deux. »

En ce domaine, les psys travaillent au cas par cas tant les histoires et les chemins de vies sont singulier. Mais face à des modèles familiaux évolutifs et aux nouvelles façons de vivre les relations amoureuses, Violaine-Patricia Galbert nous invite à repenser le couple et à envisager sa pérennité comme un « travail de nourrissage pour se rechoisir chaque jour » . Une invitation à sublimer les valeurs de patience, de compromis, de tolérance et de pardon.

Catégories :Réforme, Société

SAS Institute : rejoignez l’entreprise du bonheur !

novembre 7, 2017 Laisser un commentaire

Leader mondial de l’analytique, SAS a fait de l’épanouissement de ses collaborateurs sa priorité. Rencontre euphorisante avec Yannick Charron, (UCP, 99), son DHR.

SAS Institute fait partie des entreprises « Great Places to Work ». Dans quelle ambiance évoluent les collaborateurs ?

Le siège social de la filiale française est installé au château de Grégy-sur-Yerres en Seine et Marne. Nous profitons d’un parc de plusieurs hectares, d’un terrain de tennis, d’une salle de sport avec un sauna, d’une conciergerie et d’une crèche. Ce cadre de travail reflète la pensée du fondateur de SAS pour qui des collaborateurs heureux fournissent un travail de meilleure qualité.

Cette culture d’entreprise se retrouve-t-elle dans le management des équipes ?

Totalement. Nous privilégions la responsabilisation de nos collaborateurs via un dispositif de télétravail qui permet à chacun de gérer sa vie professionnelle. Notre priorité est de savoir si l’employé a atteint ses objectifs, pas de l’avoir sous nos yeux tous les jours ! Notre valeur ajoutée s’illustre aussi par la culture de la porte ouverte qui passe par un accès simplifié à tous les managers et directeurs de l’entreprise.

Un conseil à ceux qui souhaitent vous rejoindre ?

Chaque année, nous sélectionnons une vingtaine d’étudiants en fin de Master 2 et nous les intégrons au programme « SAS Spring Campus ». Ils débutent par un mois de cours avec des spécialistes métiers, suivi d’un stage au sein d’une entreprise cliente, d‘une société de conseil et de services ou de SAS elle-même. Une occasion en or pour les apprentis data scientists d’apprendre leur futur métier.

L’art au chevet des soignants

août 7, 2017 Laisser un commentaire

 

Et si les longs-métrages aidaient les étudiants en médecine à mieux appréhender les souffrances des malades ? C’est le pari réussi d’une philosophe qui croit passionnément en l’humain.

La maladie et son lot de souffrances physiques et morales est une expérience ô combien solitaire. Mais pour le patient, faire face un médecin imperméable à toute émotion, c’est un peu la double peine. Fort de ce constat, Céline Lefève, maître de conférences en philosophie de la médecine à l’Université Paris Diderot, a eu l’idée, il y a dix ans, d’organiser, en plus de ses cours, des cycles de projection-débat afin d’apprendre aux étudiants en médecine ce qu’est l’expérience vécue de la maladie.

« Dès la troisième année d’étude, je leur projette des films forts comme Elephant man de David Lynch, N’oublie pas que tu vas mourir de Xavier Beauvois ou à Tombeau ouvert de martin Scorsese pour les amener à décentrer leur attention qui est focalisée sur les savoirs diagnostics et techniques.

Grâce au processus d’identification, ils comprennent mieux la souffrance ressentie par le patient et ses proches et ce que signifie être malade et attendre un diagnostic. » Une initiative qui rencontre un grand succès et attire de plus en plus de soignants, mais aussi des quidams à qui les conférences sont ouvertes. La philosophe trouve dans la mise en scène et l’image un langage émotionnel et esthétique complémentaire à celui de la médecine.

 

Un trépied interactif

Des projections parisiennes qui ont lieu en présence d’un critique de cinéma et d’un directeur d’hôpital dont l’expertise est capitale pour les futurs médecins. « Nous avons, par exemple, projeté le film d’Agnès Varda Cléo de 5 à 7 qui suit la journée d’une femme en attente de ses résultats médicaux. Les étudiants ont compris que, ce qui importe psychologiquement, n’est pas nécessairement dit dans une consultation. Les patients n’expriment pas toujours leurs peurs les plus profondes car ils craignent d’être jugés. Mais leurs émotions transparaissent via leurs corps. »

Grâce au cinéma, les étudiants ont trois points d’appui : le film, la réflexion jumelée à la connaissance et la verbalisation de leur expérience. Face au stress et à la surcharge de travail notamment à l’hôpital ce trépied film-philosophie-enseignement interactif permet de mettre à jour les problèmes relationnels entre médecins et patients, mais aussi psychologiques et éthiques.

Si elle comprend les critiques envers les médecins, Céline Lefève refuse de les accabler.

« Les soignants ont une pensée opérationnelle : ils cherchent à confirmer un diagnostic, à prescrire le traitement le moins incertain et à ne pas se tromper. Leur raisonnement médical est tout entier tourné vers l’action. Les patients ont l’impression qu’ils ne sont pas touchés émotionnellement, or ils le sont. C’est la pensée opératoire médicale qui les éloigne du vécue de la maladie. Durant mes cours d’éthiques médicales, je leur apprends qu’ils vont devoir faire ce travail quotidien d’aller-retour entre la fameuse logique opératoire du traitement mise en place pour lutter contre la maladie et l’expérience du patient. »

Pour la philosophe, le stress et la charge de travail sont tels à l’hôpital que les médecins se focalisent sur l’actualisation des connaissances. Du coup, l’apprentissage de la relation se fait plutôt par compagnonnage et par mimétisme en observant les seniors et pas toujours en pouvant poser des questions, s’émouvoir ou parler de manière libre et approfondie.

« Les médecins seniors à l’hôpital disent aux internes qu’ils doivent être empathiques, mais aussi blindés. Cette double injonction est contradictoire. Or le juste milieu existe. Le médecin doit rester suffisamment distant pour ne pas être atteint psychologiquement, au risque de souffrir et de perdre en efficacité, mais s’adapter à ce que vit la personne. » Et de rappeler les enseignements du médecin et philosophe Georges Canguilhem, décédé en 1995. « Il y a deux registres clés : la lutte contre la maladie et la prise en charge du malade. La difficulté c’est de tenir les deux ensemble en n’oubliant pas le besoin relationnel et d’accompagnement. »

Optimiste quant à l’évolution des relations médecins-patients, Céline Lefève a conscience qu’il faudra du temps pour que les pratiques changent. « Dans toutes les facultés de France, ces enseignements existent, mais ils sont insuffisants. L’éthique, en troisième année à Paris VII, équivaut à 16 heures. Il y a donc une masse d’étudiants qui se focalisent sur les matières évaluées aux Epreuves Classantes Nationales (anciennement Internat) où il y a très peu de questions relatives aux sciences humaines, sociales et à l’éthique. Du coup, cet apprentissage reste le fait par le compagnonnage à l’hôpital. »

À l’entendre, la France doit encore progresser, notamment en créant des postes de sociologues et d’anthropologues au sein des facultés de médecine. « La sociologie et l’anthropologie donnent des outils pour comprendre les trajectoires de vie, les catégories sociales, les migrations, la langue utilisée par les malades. Donner des outils, c’est nourrir la curiosité, l’ouverture d’esprit et l’accueil à la variabilité des patients et à leur douleur. »

À lire : Devenir médecin. Cinéma, formation et soin de Céline Lefève, PUF, 2012

 

L’ART DU SOIN

Humanités médicales. Quand l’art entre dans le cabinet du docteur, c’est la relation patient-médecin qui s’en trouve bonifiée.

Face à la critique récurrente de patients en but à la froideur des médecins, les philosophes et les psychologues ne sont pas les seuls à vouloir changer les pratiques. De nombreux médecins, conscients du déséquilibre dans la relation avec leur patient, revisitent l’exercice de leur métier.

C’est le cas du gastro-entérologue niçois Jean-Michel Benattar qui s’est battu pour introduire l’art au cœur des problématiques médicales.

« Le cursus de médecine est boiteux car il est centré sur la seule jambe techno-scientifique. On nous enseigne à devenir des robots du système et à refouler nos émotions. Du coup, les futurs médecins n’acquièrent pas les compétences humaines ou humanistes indispensables au métier. Ils sont jetés en pâture dans la vie réelle sans avoir la formation pour assumer leur responsabilité. Or, les émotions sont capitales pour s’interroger sur les principes de l’éthique médicale que sont la bienfaisance et le respect du patient. »

Après des années passées à trouver portes closes, il réussit à convaincre le doyen de la faculté de Nice de créer le département « Éthique, philosophie et sciences humaines ».

« Après cette grande avancée, j’ai considéré qu’il manquait une troisième jambe en matière de formation médicale : l’art. J’ai donc créé à Nice la Maison de la Médecine et de la Culture qui organise des ciné-conférence-débats. L’objectif ? Réunir médecins, philosophes et artistes pour repenser la relation médecin-patient trop souvent déséquilibrée. »

 

Construire une œuvre d’art à deux

À en croire le spécialiste, pour que le médecin retrouve sa légitimité, il faut qu’il soit formé en humanités médicales ou en art médical.

« Quand le docteur a une approche humaine, il retrouve le sens profond de son métier. D’où l’importance de créer une relation solide. Cela passe par une consultation de 30 minutes durant laquelle il y a une réflexion sur ce qu’est souffrir, soigner et guérir. Puis, j’essaye d’offrir un espace de deux minutes minimum à la personne sans l’interrompre. Les études ont montré que le temps de parole accordé au malade est de 18 secondes. Être attentif au vécu narratif du patient n’est pas seulement un acte de compassion, mais un geste de diagnostique et relationnel.

Chaque consultation doit se terminer par une œuvre d’art, qui prend forme grâce à la relation de soin entre deux êtres humains singuliers. »

Un défi utopiste ? Non si l’on en croit Jean–Michel Benattar qui met en pratique au quotidien ces principes et les enseigne aux futurs médecins. Militant d’un vrai partenariat avec le patient, il rappelle aussi que pour construire une relation qualitative, le médecin doit descendre de son piédestal et repenser son statut d’être humain tout-puissant que lui confère son savoir scientifique.

« Au lieu d’infantiliser le patient, on doit le reconnaître comme un être humain riche de savoirs expérientiels qui n’a pas moins de valeurs que le savoir scientifique. Grâce à cette démarche, une consultation sur deux se termine sans aucune prescription, simplement avec cette parole soignante et pédagogique. » Un humanisme à la portée de tous.

 

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