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Cinéma: l’exaspérant Hitler de Jojo Rabbit

On ne peut pas empêcher un artiste de vouloir repeindre l’Histoire. Chaplin, par exemple, ne s’en est pas privé.

L’affiche était prometteuse. Ce film s’annonçait comme l’ovni cinématographique du moment. Tous les ingrédients étaient réunis : un garçon de 10 ans né du mauvais côté de l’Histoire, une mère résistante qui sauve une adolescente juive. C’est peu dire qu’on était presque déjà conquise. Las, la déception a été à la hauteur de l’attente. On cherche en vain l’émotion dans cette fable à laquelle on ne croit pas. Ni le garçon ni l’adolescente, qui jouent leur partition a minima, ne suscitent l’empathie. Quant à ce Hitler loufoque, voire complètement barré, issu de l’imagination de l’enfant, il exaspère plus qu’il ne fait rire. Entre le camp de l’humour grinçant et celui de l’émotion brute, le réalisateur n’a pas choisi. Résultat : ça tombe à plat.

Second degré

Beaucoup critiquent le choix du réalisateur d’avoir rendu le Führer sympathique, voire carrément jovial. C’est prendre le spectateur pour un enfant de 10 ans… ce qu’il n’est pas ! S’il y a bien une chose que l’on comprend, c’est que ce personnage survitaminé est à mille lieues de l’original. Un salaud reste un salaud et aucune œuvre d’art ne pourra jamais le “racheter”. Oui, soixante-quinze ans après la Shoah, on a le droit de représenter le dictateur nazi comme un personnage excentrique, même s’il est responsable du plus grand crime contre l’humanité. À partir du moment où la Shoah est entrée dans l’inconscient collectif mondial, il est normal qu’un grand nombre de personnes s’emparent de Hitler pour le travestir et en faire un personnage de fiction qui tord le cou à la réalité, parfois de manière outrancière. Alors certes, tous les réalisateurs n’ont pas le talent de Chaplin, mais il serait illusoire d’empêcher un artiste de vouloir repeindre l’Histoire, quand bien même le nouveau tableau ne nous plaît pas. Quant à la question de savoir si l’on ne banalise pas la figure du Mal absolu, la réponse est non. Faire de Hitler une sorte d’icône intouchable et un tabou n’est pas envisageable. D’abord parce que les tabous sont faits pour tomber, tôt ou tard. Ensuite parce que le dictateur était aussi et surtout un homme avec son sale caractère, ses crises de rire, de larmes. Ça ne fait pas plaisir de l’imaginer ainsi, mais c’est la réalité. Certes, il faut une bonne dose de second degré pour l’affronter, mais qui, mieux que les Juifs, peut revendiquer cet état d’esprit et cette dérision en forme de revanche sur ce passé si sombre ? Alors s’ils le peuvent, les autres aussi. Et puis, pour beaucoup le débat est ailleurs. À l’heure où il ne restera bientôt plus de déportés survivants des camps d’extermination nazie, ce n’est pas cette bataille-là qui préoccupe les gardiens de la mémoire, mais celle de l’antisémitisme et du négationnisme. Qu’importent les représentations, c’est surtout contre la résurgence des thèses les plus nauséabondes qu’il faut lutter. Qui aurait dit que nous en serions là soixante-quinze ans après ?

@ReformeHebdo : https://bit.ly/31tYj3c

Catégories :Réforme, Société
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