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Ma vie d’artiste !

CRÉATIVITÉ. Loin des clichés sur leur vie de bohème ou leur égo surdimensionné, les artistes d’aujourd’hui ont les pieds sur terre et la tête dans le réel. Entre espoirs de réussite et indépendance financière, comment parviennent-ils à vivre de leur art tout en trouvant leur singularité ? Témoignages de passionnés.

 

 

« J’aurai être voulu un Artiiiiiste! » chantait Zéro Janvier, le businessman de la comédie musicale Starmania écrite par Michel Berger et Luc Plamondon en 1979. Une chanson qui a traversé les âges avec ce rêve artistique vécu comme l’ultime frustration d’une vie. Outre la mélodie entêtante, il y a ces paroles qui charrient un désir fou, refoulé, inavouable, celui de vivre une vie auréolée de gloire et de succès. Ce mythe de l’artiste qui sommeille en nous est réactivé en permanence par une société qui attise les chimères d’une vie de strass et de paillettes. La réalité est tout autre.

Persévérance et autonomie

La plupart de ceux qui se disent artistes savent combien l’abnégation et la patience sont des vertus cardinales. À l’instar de Stéphane Sebban Bebert, guitariste autodidacte niçois, qui depuis plus de 20 ans multiplie les expériences artistiques en une sorte de boulimie créative jubilatoire. « J’ai eu la chance de vivre des expériences incroyables : j’ai fais la première partie des concerts de Pascal Obispo en 1997, j’ai sorti mon album avec mon groupe les Squatters en 2005 et aujourd’hui je m’épanouis aussi dans le théâtre. Se renouveler, c’est le seul moyen pour ne pas tourner en rond. Pour finaliser ses projets, il faut une sacrée dose de persévérance et savoir tout faire seul : ses chansons, sa promo, ses clips. »

Un sentiment partagé par Joana Mendil, chanteuse et comédienne qui, de 2001 à 2008, a joué le rôle de Yokebed dans la comédie musicale Les Dix Commandements, avant de figurer au casting de la Nouvelle Star sur M6. « Être artiste, c’est un feu sacré. Ce qui me fait avancer, c’est d’être sur scène. À certaines périodes, j’en ai bien vécu financièrement, à d’autres moins, mais je me suis toujours débrouillée seule sans producteur, ni managerJe ne connais pas les affres du show business car j’ai une vie bien cadrée, mais j’ai vécu mon lot de désillusions. » La chanteuse de 42 ans poursuit sa carrière avec un spectacle hommage à Charles Aznavour à Paris et se prépare à chanter cet été ses compositions sur scène. Rien n’est gagné pour ces saltimbanques modernes qui, dans l’inconscient collectif restent privilégiés, alors qu’ils peinent souvent à joindre les deux bouts.

Le Marketing de l’art

Car le nerf de la guerre c’est évidemment l’argent. Pour Isabelle de Maison Rouge, l’artiste d’aujourd’hui doit être un chef d’entreprise à la façon d’un créateur de start-up avec des objectifs à court et à long terme de productivité, de distribution et de visibilité de son travail. « C’est la seule façon de s’en sortir. Il faut savoir communiquer et se vendre. Se retrancher derrière une certaine pureté ou une vision romantique de son art est un leurre. L’artiste reste un travailleur comme un autre qui doit gérer sa propre autonomie. »

C’est aussi la conviction de Laurence Bourgeois, cadre dans les Ressources humaines, qui n’hésite pas à mettre en corrélation passion et business. Sa règle d’or : 50% du temps consacré à la création et 50% à la promotion-gestion. « Dans l’inconscient collectif, l’artiste est celui qui est dénué de tout intérêt financier qui produit de l’art pour l’art. Or, il y a bien un marketing de l’art : c’est le produit que l’on offre. L’artiste doit devenir un entrepreneur, définir sa cible de client, établir un vrai positionnement produit, se fixer des objectifs et présenter son travail à un cercle restreint puis élargir. » Une démarche qui nécessite une force de caractère et un mental de gagnant sans garantie de succès.

C’est ce pari qu’a relevé Cécile Rousseau, peintre néo-impressionniste de 35 ans, en quittant il y a neuf mois son poste de juriste dans l’administration pour se consacrer à sa passion. « Ce saut dans l’inconnu était indispensable. Je me suis laissée un an pour exprimer ma créativité, explorer des choses inédites et avoir plus d’espace mental disponible. Je vends mes toiles entre 300 et 1000€. Je ne vis pas encore de mon art, mais le bouche-à-oreille fonctionne bien car c’est une peinture accessible, qui fait appel au ressenti et à l’émotion. » Une artiste très présente via son site et les réseaux sociaux, vecteurs incontournables pour s’auto-promouvoir en tant qu’artiste 3.0.

Des outils digitaux dont abuse le photographe franco-israélien Ezra Landau, qui poste chaque jour des photos insolites, décalées ou poétiques sur instagram prises sur le vif dans les rues de Jérusalem. Pour ce père de famille qui voit dans ses clichés le sceau du divin, devenir photographe a été un long processus. « Dès l’enfance, la musique, la peinture, le dessin et la photo faisaient partie de ma vie. Un jour, j’ai compris que ma vision du réel était différente des autres, d’où ma difficulté à trouver ma place. » Pour cet artiste, dont les clichés ont été plusieurs fois exposés, la photographie est un outil parmi d’autres pour exprimer ses émotions. « Faire la bonne photo est une quête infinie. Au fil du temps, j’ai appris à aiguiser mes sens pour savoir à quel moment capturer l’instant magique. Mais à la fin de la journée, avoir réussit une photo, ne remplit pas mon frigo ! C’est un dilemme de vie permanent entre d’un côté cette ouverture à la beauté et à la créativité et de l’autre l’impérieuse nécessité de nourrir ma famille. »

Double je

Si certains vivent âprement ce dilemme entre une vie d’artiste épanouissante et des revenus pérennes, d’autres y trouvent leur compte. C’est le cas de Marc Fichel, auteur, compositeur, interprète qui est aussi Directeur export aux Halles de Rungis dès 3h du matin. « La musique a toujours fait partie de ma vie. À 20 ans, je composais au piano, mais je ne m’autorisais pas à en faire mon métier, la faute à une éducation trop rigide. Après une école de commerce, j’ai découvert Rungis. Moi qui suis hyper actif, je suis heureux de me lever le matin et je ne regarde jamais ma montre ! » Après des années à composer, il signe en 2011 son premier single « Ma vie dans les Halles » qui rencontre un joli succès avec plus d’un million de vues sur le Web. S’ensuivent des concerts, vécus comme une révélation artistique. Depuis, cet expert es pommes de terre, prépare son deuxième album prévu pour octobre 2019. « Si on m’enlève mon piano, on coupe mon oxygène ! Écrire est un exutoire positif. Mes chansons sont à la fois autobiographiques et romancées. Certes la vie d’artiste est faite de doutes, d’angoisses et d’incertitudes, mais c’est ce qui fait la magie du métier. » Preuve que les success story n’arrivent pas qu’aux autres et que le facteur chance compte pour beaucoup dans ces tranches de vie.

C’est aussi le sentiment d’Elisabeth Segard, journaliste à La Nouvelle République qui vient de publier son premier roman*. « J’adore mon métier de journaliste, mais j’avais envie d’écrire sans contraintes, sans filtres et d’enchanter la réalité. J’ai écrit la nuit pendant un an et j’ai envoyé mon manuscrit à 20 éditeurs sans trop y croire. J’ai eu 7 réponses positives en 4 jours ! J’ai encore dû mal à me dire écrivain, mais le fait d’être éditée m’a donné confiance en moi. » Si elle n’envisage pas de lâcher son job, Elisabeth a déjà commencé l’écriture de deux nouveaux romans.

Des histoires comme celles-là, il en existe d’autres, mais ce qui définit tous ces artistes en herbe, c’est « cette énergie chevillée au corps qui les pousse en permanence, assure Isabelle de Maison Rouge. Un artiste sera malheureux tant qu’il n’aura pas réussi à exprimer sa créativité. » Et de rappeler la pertinence du principe de « nécessité intérieure » cher au peintre Vassily Kandinsky qui continue de guider tous les artistes en devenir.

 

Crédit Photo : © EZRA LANDAU

À LIRE

  • Le Mythe de l’artiste, au-delà des Idées reçues Isabelle de Maison Rouge, Cavalier Bleu, 2010.
  • Vivre de son art. Les clés de la réussite pour concilier passion et business, Laurence Bourgeois, Eyrolles
  • Les pépètes du Cacatoès, Elisabeth Segard, City Editions, 2019.

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Catégories :Réforme, Société
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