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Rituels : une expérience de foi

Le rituel est toujours une expérience singulière pour le croyant qui cherche une transcendance avec le divin. Que révèlent les us et coutumes des trois religions monothéistes et en quoi le respect des rites religieux est une réponse à la quête de sens de l’être humain ? Décryptage.

Les rituels semblent inhérents à notre condition d’être humain : se brosser les dents après chaque repas, raconter une histoire à son enfant avant de l’endormir, manger à heure fixe. « Les rituels sont essentiels à tous les êtres vivants, assure le psychiatre Boris Cyrulnik, les animaux comme les êtres humains. »

Rien d’étonnant à ce que les communautés religieuses primitives les aient valorisés et qu’ils fassent encore partie de la vie des croyants. « Le rituel c’est l’organe de la coexistence. On se synchronise en faisant des gestes, en disant des mots, en respectant des objets qui sont symboliques. C’est frappant pour le peuple Hébreux qui, en quittant l’Egypte et sa culture de l’inégalité, a organisé une nouvelle manière de vivre ensemble. Les premiers rituels alimentaires ont pour fonction de rappeler symboliquement leurs conditions passées (les herbes amères, le pain azyme) et de solidariser le groupe. »

Le judaïsme, religion du « faire »

Un exode qui constitue une étape clé, celle du don de la loi et du précepte de « Naassé Venichma (« nous ferons et nous comprendrons »). « Pour la Torah, le projet divin ne peut passer uniquement par l’intellect car l’homme a besoin de s’ancrer dans une réalité terrestre, souligne Bruno Fizson, Grand Rabbin de Moselle. » Et quoi de plus concret que la nourriture ? « Le Lévitique au chapitre 11, verset 17, recense les animaux permis (cacher) et interdits à la consommation. Les lois qui en découlent, comme celle de ne pas mélanger le lait et la viande ou de ne pas manger le sang de l’animal, visent à créer chez l’homme une sorte de dynamique spirituelle dans son propre corps. Derrière ces règles de cacherout, il y aussi l’idée que l’homme doit s’élever au-dessus de la condition de l’animale. »

Outre ces injonctions alimentaires, les rites juifs se divisent entre la sphère privée et la sphère publique. Ils sont une façon de s’inscrire dans le temps et de rythmer tous les moments de la vie : les repas, les relations sexuelles ou le repos sabbatique. Une injonction du « faire » qui semble mettre de côté la question de la croyance en dieu.

« La foi est une définition chrétienne, souligne l’écrivain Janine Elkouby. D’ailleurs ce mot n’existe pas en hébreu. On parle de loi, de travail et de « Emouna » qui signifie confiance en dieu. Dans le judaïsme, l’action précède la réflexion et tout est traduit en actes. La manière d’agir définit une personne par rapport à son entourage et par rapport à elle-même. En tant que juive orthodoxe, j’ai une relation intelligente avec la loi et mes comportements ne relèvent pas du mimétisme social. »

Janine Elkouby conçoit la pratique de ces rituels dans un questionnement permanent. « Ne pas allumer l’électricité ni mon portable le shabbat est une façon de créer un ilot séparé et protégé des contraintes extérieurs. En mettant ce mode de vie sous l’éclairage de l’étude, cela me rapproche du divin et me donne des raisons de continuer à faire. » Présidente de l’Amitié Judéo-Chrétienne de Strasbourg, elle se passionne à expliquer les rituels aux croyants des autres religions, souvent impressionnés par leur persistance à une époque où tout est si vite dépassé.

L’islam ou l’intention du cœur

Une codification contraignante vu de l’extérieur, mais qui ne l’est pas pour ceux qui les ont depuis longtemps inclus dans leur quotidien. À l’instar de Lilia Bensedrine-Thabet, experte des questions interculturelles. « Quand j’étais jeune, je voyais la prière comme un rituel obligatoire et contraignant. Aujourd’hui je le vis comme libératoire. Ces cinq prières journalières me permettent de poser ce temps du sacré et du rite qui interfère dans le temps du profaneLever les yeux vers le ciel et suivre la course du soleil me permet aussi de me relier à plus grand que moi. »

Pour cette cinquantenaire pratiquante, au-delà des cinq piliers de l’islam, ce qui transforme le rite en un acte de foi profond est de le faire avec son cœur et d’y mettre toute son intention.

L’intention, un acte cultuel en soi ? C’est aussi le sentiment de Rabie Fares, Imam à la mosquée Salam à Strasbourg. « Dans les rituels, il y a toujours la norme parfaite et une souplesseLes normes sont importantes sinon on aurait un bricolage religieux, mais l’important est de trouver un équilibre entre le sens voulu à travers un culte précis et la norme un soi qui est un moyen. »

La foi et les relents du sacré

Si le judaïsme et l’islam restent les champions de la ritualisation, le catholicisme s’est lui aussi construit sur le ritualisme et le sacré.  « Rappelons qu’au début, Jésus se soumet aux rites juifs, mais il les réinterprète dans la liberté et la justice, assure Michel Steinmetz, prêtre du diocèse de Strasbourg. Ce sont les Évangiles qui vont choisir de ne plus limiter aux seuls juifs circoncis le message de Jésus et de l’universaliser en abandonnant au passage la plupart des codifications propres aux Hébreux. Au fils des siècles, l’eucharistie devient l’un des sacrements clé qui commémore et perpétue le sacrifice du corps et du sang présent sous les espèces du pain et du vin. »

Pour les catholiques, le sacrement est l’alliance de la matière, de la forme et de la parole. « Manger le corps du christ et boire son sang est une façon de le faire grandir en nous et de fortifier l’identité d’enfants de Dieu. Grâce aux sacrements, nous expérimentons sa présence. » Tout en assurant que l’Eglise a évolué sur cette question surtout depuis le Concile Vatican II, Michel Steinmetz reconnaît qu’elle s’est construite dans une logique sacramentelle. « Aujourd’hui ce qui prime, c’est bien plus l’intelligence du rite que le rite pour le rite ».

Luther ou la libération rituelle

Une méfiance pour le sacré qui a conduit à de nombreuses dérives, celles-là même qu’a rejetées Martin Luther au XVIème siècle. « Le protestantisme s’est construit comme une religion anti ritualiste, assure Werner Bürki, pasteur de l’Eglise protestante unie de France. À une époque où les rites servaient à gagner son paradis, Luther affirme que c’est Dieu seul qui sauve par sa grâce et qu’elle ne s’aurait s’identifier à aucune réalité visible. » S’il considère les sacralités comme aliénantes, Luther est aussi revenu à un fondement primordial : celui d’expliquer le sens des écritures et de privilégier l’interprétation de la Bible. Une priorité qui, selon Werner Bürki, met d’accord toutes les obédiences protestantes.

Le pasteur luthérien Philippe Ichter va même plus loin « La Réforme protestante est une Révolution bien plus profonde que la Révolution française ! Nous sommes passés de la figure du prêtre, intermédiaire entre le peuple et Dieu, à la célébration du lien intime entre l’être humain et Dieu. Pour Luther, le rite peut servir à la foi, mais le rite sans la foi n’est rien car on peut toujours faire sans croire. »

Beaucoup plus radical, Jean Calvin, le théologien du XVIème siècle, exécrait les rites qu’il considérait comme de l’idolâtrie pure et simple et passait la foi au tamis de la pensée. « Calvin est dans un autre contexte culturel et historique et vit dans un monde où l’Eglise catholique romaine est tellement remplie de rituels que ça le dégoutait. Son but n’est pas de réformer l’Eglise de l’intérieur à l’instar de Luther, mais de plébisciter une structure de foi extrêmement épurée, avec pour éléments fondateurs du culte la lecture de la Bible et la prédication. »

Pour Philippe Ichter, au-delà des courants de pensée que ces deux hommes clés vont initier, le protestantisme valorise d’abord et avant tout une relation équilibrée avec Dieu et les autres dans le temps présent. « Le théologien protestant Karl Barth affirmait à juste titre que le pasteur doit tenir la Bible dans une main et le journal dans l’autre ! ».

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Catégories :Réforme, Société
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