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L’art au chevet des soignants

 

Et si les longs-métrages aidaient les étudiants en médecine à mieux appréhender les souffrances des malades ? C’est le pari réussi d’une philosophe qui croit passionnément en l’humain.

La maladie et son lot de souffrances physiques et morales est une expérience ô combien solitaire. Mais pour le patient, faire face un médecin imperméable à toute émotion, c’est un peu la double peine. Fort de ce constat, Céline Lefève, maître de conférences en philosophie de la médecine à l’Université Paris Diderot, a eu l’idée, il y a dix ans, d’organiser, en plus de ses cours, des cycles de projection-débat afin d’apprendre aux étudiants en médecine ce qu’est l’expérience vécue de la maladie.

« Dès la troisième année d’étude, je leur projette des films forts comme Elephant man de David Lynch, N’oublie pas que tu vas mourir de Xavier Beauvois ou à Tombeau ouvert de martin Scorsese pour les amener à décentrer leur attention qui est focalisée sur les savoirs diagnostics et techniques.

Grâce au processus d’identification, ils comprennent mieux la souffrance ressentie par le patient et ses proches et ce que signifie être malade et attendre un diagnostic. » Une initiative qui rencontre un grand succès et attire de plus en plus de soignants, mais aussi des quidams à qui les conférences sont ouvertes. La philosophe trouve dans la mise en scène et l’image un langage émotionnel et esthétique complémentaire à celui de la médecine.

 

Un trépied interactif

Des projections parisiennes qui ont lieu en présence d’un critique de cinéma et d’un directeur d’hôpital dont l’expertise est capitale pour les futurs médecins. « Nous avons, par exemple, projeté le film d’Agnès Varda Cléo de 5 à 7 qui suit la journée d’une femme en attente de ses résultats médicaux. Les étudiants ont compris que, ce qui importe psychologiquement, n’est pas nécessairement dit dans une consultation. Les patients n’expriment pas toujours leurs peurs les plus profondes car ils craignent d’être jugés. Mais leurs émotions transparaissent via leurs corps. »

Grâce au cinéma, les étudiants ont trois points d’appui : le film, la réflexion jumelée à la connaissance et la verbalisation de leur expérience. Face au stress et à la surcharge de travail notamment à l’hôpital ce trépied film-philosophie-enseignement interactif permet de mettre à jour les problèmes relationnels entre médecins et patients, mais aussi psychologiques et éthiques.

Si elle comprend les critiques envers les médecins, Céline Lefève refuse de les accabler.

« Les soignants ont une pensée opérationnelle : ils cherchent à confirmer un diagnostic, à prescrire le traitement le moins incertain et à ne pas se tromper. Leur raisonnement médical est tout entier tourné vers l’action. Les patients ont l’impression qu’ils ne sont pas touchés émotionnellement, or ils le sont. C’est la pensée opératoire médicale qui les éloigne du vécue de la maladie. Durant mes cours d’éthiques médicales, je leur apprends qu’ils vont devoir faire ce travail quotidien d’aller-retour entre la fameuse logique opératoire du traitement mise en place pour lutter contre la maladie et l’expérience du patient. »

Pour la philosophe, le stress et la charge de travail sont tels à l’hôpital que les médecins se focalisent sur l’actualisation des connaissances. Du coup, l’apprentissage de la relation se fait plutôt par compagnonnage et par mimétisme en observant les seniors et pas toujours en pouvant poser des questions, s’émouvoir ou parler de manière libre et approfondie.

« Les médecins seniors à l’hôpital disent aux internes qu’ils doivent être empathiques, mais aussi blindés. Cette double injonction est contradictoire. Or le juste milieu existe. Le médecin doit rester suffisamment distant pour ne pas être atteint psychologiquement, au risque de souffrir et de perdre en efficacité, mais s’adapter à ce que vit la personne. » Et de rappeler les enseignements du médecin et philosophe Georges Canguilhem, décédé en 1995. « Il y a deux registres clés : la lutte contre la maladie et la prise en charge du malade. La difficulté c’est de tenir les deux ensemble en n’oubliant pas le besoin relationnel et d’accompagnement. »

Optimiste quant à l’évolution des relations médecins-patients, Céline Lefève a conscience qu’il faudra du temps pour que les pratiques changent. « Dans toutes les facultés de France, ces enseignements existent, mais ils sont insuffisants. L’éthique, en troisième année à Paris VII, équivaut à 16 heures. Il y a donc une masse d’étudiants qui se focalisent sur les matières évaluées aux Epreuves Classantes Nationales (anciennement Internat) où il y a très peu de questions relatives aux sciences humaines, sociales et à l’éthique. Du coup, cet apprentissage reste le fait par le compagnonnage à l’hôpital. »

À l’entendre, la France doit encore progresser, notamment en créant des postes de sociologues et d’anthropologues au sein des facultés de médecine. « La sociologie et l’anthropologie donnent des outils pour comprendre les trajectoires de vie, les catégories sociales, les migrations, la langue utilisée par les malades. Donner des outils, c’est nourrir la curiosité, l’ouverture d’esprit et l’accueil à la variabilité des patients et à leur douleur. »

À lire : Devenir médecin. Cinéma, formation et soin de Céline Lefève, PUF, 2012

 

L’ART DU SOIN

Humanités médicales. Quand l’art entre dans le cabinet du docteur, c’est la relation patient-médecin qui s’en trouve bonifiée.

Face à la critique récurrente de patients en but à la froideur des médecins, les philosophes et les psychologues ne sont pas les seuls à vouloir changer les pratiques. De nombreux médecins, conscients du déséquilibre dans la relation avec leur patient, revisitent l’exercice de leur métier.

C’est le cas du gastro-entérologue niçois Jean-Michel Benattar qui s’est battu pour introduire l’art au cœur des problématiques médicales.

« Le cursus de médecine est boiteux car il est centré sur la seule jambe techno-scientifique. On nous enseigne à devenir des robots du système et à refouler nos émotions. Du coup, les futurs médecins n’acquièrent pas les compétences humaines ou humanistes indispensables au métier. Ils sont jetés en pâture dans la vie réelle sans avoir la formation pour assumer leur responsabilité. Or, les émotions sont capitales pour s’interroger sur les principes de l’éthique médicale que sont la bienfaisance et le respect du patient. »

Après des années passées à trouver portes closes, il réussit à convaincre le doyen de la faculté de Nice de créer le département « Éthique, philosophie et sciences humaines ».

« Après cette grande avancée, j’ai considéré qu’il manquait une troisième jambe en matière de formation médicale : l’art. J’ai donc créé à Nice la Maison de la Médecine et de la Culture qui organise des ciné-conférence-débats. L’objectif ? Réunir médecins, philosophes et artistes pour repenser la relation médecin-patient trop souvent déséquilibrée. »

 

Construire une œuvre d’art à deux

À en croire le spécialiste, pour que le médecin retrouve sa légitimité, il faut qu’il soit formé en humanités médicales ou en art médical.

« Quand le docteur a une approche humaine, il retrouve le sens profond de son métier. D’où l’importance de créer une relation solide. Cela passe par une consultation de 30 minutes durant laquelle il y a une réflexion sur ce qu’est souffrir, soigner et guérir. Puis, j’essaye d’offrir un espace de deux minutes minimum à la personne sans l’interrompre. Les études ont montré que le temps de parole accordé au malade est de 18 secondes. Être attentif au vécu narratif du patient n’est pas seulement un acte de compassion, mais un geste de diagnostique et relationnel.

Chaque consultation doit se terminer par une œuvre d’art, qui prend forme grâce à la relation de soin entre deux êtres humains singuliers. »

Un défi utopiste ? Non si l’on en croit Jean–Michel Benattar qui met en pratique au quotidien ces principes et les enseigne aux futurs médecins. Militant d’un vrai partenariat avec le patient, il rappelle aussi que pour construire une relation qualitative, le médecin doit descendre de son piédestal et repenser son statut d’être humain tout-puissant que lui confère son savoir scientifique.

« Au lieu d’infantiliser le patient, on doit le reconnaître comme un être humain riche de savoirs expérientiels qui n’a pas moins de valeurs que le savoir scientifique. Grâce à cette démarche, une consultation sur deux se termine sans aucune prescription, simplement avec cette parole soignante et pédagogique. » Un humanisme à la portée de tous.

 

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