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Perte de repères

On a beau être dans la force de l’âge, la perte du dernier de ses parents est souvent une déchirure qui marque la fin de l’insouciance et de l’innocence.    

Nadège, 42 ans, se souvient avec précision du jour où sa mère est morte un après-midi du mois d’avril il y a 13 ans. « Elle souffrait d’une maladie neurologique depuis quelques mois et devait passer des tests pour évaluer sa mémoire. Après avoir fait un AVC, elle a été réanimée mais est décédée deux jours plus tard. Sa mort m’a fait l’effet d’une bombe, J’ai eu l’impression qu’on m’avait arraché un bras et que je n’étais plus entière physiquement. Les années ont passé, je me suis mariée et j’ai eu un enfant, mais quand mon père est mort, il y a un an suite à une longue maladie, j’ai réalisé qu’aucun d’eux ne serait là pour me protéger à l’avenir. »

À l’instar de Nadège, nous sommes nombreux à nous sentir fragile et sans mur virtuel sur lequel s’appuyer. Une image qui en dit long  sur la place des parents comme référents existentiels. « Il y a de quoi être secoué, insiste le psychiatre Christophe Fauré. Les parents sont dépositaires de notre enfance et de notre passé. C’est un pan de notre histoire qui disparaît lorsque le dernier parent meurt. D’où le sentiment de n’avoir plus personne sur qui s’adosser et de ne plus avoir de repères intérieurs. Le fait d’être soi même âgé de 50 ou 60 ans ne préserve en rien de cette sensation de vide et de vulnérabilité. » Car on a beau savoir que les lois de la nature sont ainsi faites, la mort de ses parents restent difficile à accepter, quand bien même ils étaient âgés ou que les liens c’étaient distendus au fils du temps. « On aimerait rester pour toujours dans ce statut de petite dernière chouchoutée, de seul garçon de la fratrie ou simplement d’enfant aimé d’un d’amour inconditionnel. Car c’est bien de cela dont on parle quand le dernier parent décède, assure le psychiatre. »

C’est exactement ce qu’a ressenti Jackie, 50 ans, orpheline de son père à l’âge de 13 ans  et qui a enterré sa mère de 92 ans il y a seulement deux mois. « À sa mort, j’ai perdu mon insouciance, je suis passée dans le monde des adultes. J’ai compris que je ne serai plus jamais la petite fille de ma mère, elle qui m’assurait de son soutient quels que soient mes choix de vie. J’ai aussi pris un gros coup de vieux car j’ai réalisé qu’il n’y avait plus personne au-dessus de moi et que j’étais désormais en première ligne, donc face à ma propre mort. »

Un deuil aux visages multiples

Si beaucoup de sentiments semblent communs et universels, chaque personne à sa façon de vivre le deuil. Larmes, mutisme ou métamorphose physique, l’endeuillé est riche d’une histoire relationnelle, d’un passé et de souvenirs plus ou moins heureux avec l’un ou l’autre de ses parents. « Quel que soient les liens au sein de la fratrie, on ne perd jamais la même personne, indique le psychiatre Alain Sauteraud. Paul ne vivra donc pas le même deuil que Marie, car on n’est pas un fils comme on est une fille. Et s’il y a trois garçons, on n’est pas l’aîné comme on est le dernier. Notre relation à nos défunts est unique. »

Pour le thérapeute, loin d’être un traumatisme, au sens médical du terme, le deuil est une déchirure normale qui fait partie de la vie. « Cette déchirure, strictement personnelle, transforme profondément la vie de chacun. Certes, la mort de nos parents marque la rupture d’un attachement, mais le deuil n’à rien à voir avec de la tristesse ou de la désolation. C’est une histoire d’amour qui s’est terminée dans son aspect évolutif, mais qui continue intérieurement. Un endeuillé pleure sa joie perdue alors que, dans le trauma, il n’y a pas de joie. »

Face à cette expérience commune à tous, le psychiatre évoque le parcours de l’enfant  endeuillé via quatre étapes clés : accepter la douleur, ne pas faire comme si son parent n’avait pas disparu, relocaliser le ou la défunte dans notre cœur et organiser une nouvelle vie où le parent est absent. « L’enjeu se résume à cette question : comment se dépatouiller en l’absence de son père ou de sa mère. » Et Alain Sauteraud de s’élever contre certaines généralités. « L’idée selon laquelle parce que l’on était très attaché à l’un des ses parents, le deuil se passera mal et dans la souffrance est fausse. La force de l’attachement n’est absolument pas synonyme de douleur intense. Au contraire, plus la relation était riche et féconde plus on est armé par des repères intérieurs qui se révèlent à soi de plus en plus au fil du temps. À l’inverse, plus on a été insécure ou en conflits avec son père ou sa mère et plus ce sera difficile car leur a mort met un coup d’arrêt à toute velléités d’explications ou de réconciliation. »

La confusion des sentiments

Difficile donc de généraliser des comportements ou de hiérarchiser les deuils entre eux tant la nature humaine est diverse. Sans oublier les conditions dans lesquelles les parents meurent qui comptent beaucoup dans la façon dont les enfants éprouvent cette perte. « Assister à la lente dégradation physique de ma mère a été pour moi insupportable, souligne Agnès, 55 ans. Pendant huit ans, elle s’est battue contre un cancer et je n’en pouvais plus de la voir souffrir. À sa mort, j’ai été soulagée et même apaisée car ses douleurs avaient enfin cessées. »

Enfin, la manière de vivre le deuil est intimement liée à la relation que l’on avait avec le parent. « De nombreuses personnes se sentent libérées à la mort du dernier de leur parent, explique Christophe Fauré. Comme si « l’œil de Moscou » qui était sur eux depuis l’enfance et qui pouvait influencer inconsciemment leur décision, leur choix, leur manière d’être, c’était enfin fermé. Ils sont libérés de ce regard un peu contraignant, d’ou ce sentiment paradoxal de soulagement car ils sont plus libres de leurs mouvements et de leurs décisions, avec tout de même un peu de culpabilité. » C’est précisément ce qu’à vécu Jacques, 65 ans, qui durant de nombreuses années, n’à pas osé s’opposer à son père. « Il m’a élevé dans un judaïsme dit « de juste milieu » qui ne me correspondait pas du tout. Mais je suis toujours resté dans le rang car il était l’autorité morale et religieuse de toute la famille au sens large. Il aurait été inconcevable de le contredire ou de changer ma façon de faire, même si j’étais marié et père de famille. À sa mort, les barrières morales sont tombées et j’ai déménagé en Israël où je vis désormais ma foi de façon orthodoxeÇa ne plait pas à mes frères et sœurs, mais je suis en accord avec moi-même. »

Une cellule familiale vacillante

Un témoignage qui met l’accent sur un sujet collatéral à la perte des parents : les liens entres les frères et les sœurs. En effet, quand la maison familiale cesse d’être un lieu de rassemblement, les rencontres s’espacent et se raréfient si personne ne se donne la peine de prendre la relève. « Il n’est pas rare de voir des conflits éclater à la mort du dernier parent, souligne Alain Sauteraud. Pas tant pour des contingences financières qu’affectives. Les rancunes et les non-dits refont surface et certains enfants en profitent pour rejouer leur place au sein de la famille et régler leurs comptes. » Au risque de voir la cellule familiale exploser. Un mal qui s’avère parfois nécessaire, en ce sens qu’il permet de trouver son chemin intérieur avant d’initier de nouvelles relations avec sa fratrie. L’enjeu du deuil est bien là, selon Christophe Fauré, « Réussir à installer en nous la présence de ce parent qui avait des principes de vie, des lignes de conduite et continuer à vivre intérieurement en faisant référence à ses valeurs. » Le travail d’une vie. Un événement universel qui ne se résume pas, loin s’en faut, à de la tristesse.

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