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Épiceries sociales : un modèle en sursis ?

AIDE SOCIALE. La décision du Fonds européen d’aide aux plus démunis de rendre gratuit les denrées alimentaires remet en cause le système de réciprocité dans l’échange établi par les épiceries sociales et solidaires. Témoignages.

 

Visite du Potager de Marianne d'ANDES à Rungis et de l'épicerie solidaire Sol'Epi de Chevilly-Larue, 25.11.2011

Ce 1er janvier 2014 a eu l’effet d’un choc dans le monde associatif et a bouleversé la donne en matière d’aide alimentaire. Le nouveau Fonds européen d’aide aux plus démunis (FEAD) a en effet décidé que la nourriture distribuée aux pays européens devait être donnée gratuitement aux bénéficiaires. Si la mesure semble de prime abord positive, elle complique en fait la tâche des épiceries sociales et solidaires qui s’appuient sur la participation, même symbolique des bénéficiaires. Cette loi les oblige à sortir du système d’aide alimentaire européen et à rechercher d’autres sources d’approvisionnement (supermarchés, grandes surfaces…).

« En donnant sans contrepartie de la nourriture, on place le public dans une situation de redevabilité explique Guillaume Bapst, directeur de l’Association Nationale de Développement des  Épiceries Solidaires  (A.N.D.E.S.), l’un des principaux réseaux d’aide alimentaire en France. Les épiceries permettent un véritable accompagnement social des personnes en partenariat étroit avec les collectivités territoriales ». C’est ce que défend avec force Ghislaine Raynaud, l’une des responsables de l’épicerie sociale de Castres, l’Escale. « Notre mode de fonctionnement est basée sur la participation symbolique des gens à hauteur de 10% de la valeur moyenne des denrées. Nous pratiquons le double fichage du produit avec d’un côté le prix normal et de l’autre le prix pratiqué chez nous. Ainsi les bénéficiaires se rendent compte de l’économie qu’ils réalisent. Cela a une vertu éducative et cela responsabilise les personnes. Nous sommes les seuls en Europe à avoir ce type d’épiceries. Partout ailleurs, ils font de la distribution de colis gratuitement. L’Europe a sans doute voté cette loi pour qu’il n’y ait pas de profit dans ce secteur, mais cela bouleverse notre système basé sur l’accompagnement. C’est une vision assez XXIe siècle qui ne convient pas du tout au modèle français ! »

Car, loin d’être seulement un lieu d’approvisionnement, l’Escale se veut un lieu de ressourcement en cas de crise ou de coup dur dans la vie des gens. Mais les règles pour y avoir accès sont strictes. « Il faut habiter sur la commune de Castres, être en dessous d’un seuil de revenus, ce qu’on appelle le « reste à vivre », et avoir un projet chiffré (acheter une machine à laver, une prothèse auditive, ou un timbre fiscal…). En fonction du projet, on permet l’accès à l’épicerie pendant quatre, huit, douze ou seize semaines. Ceux qui y ont droit ne peuvent plus revenir avant un an. Nous avons 75 familles bénéficiaires. » Pour Ghislaine Raynaud, ce modèle spécifiquement français n’est pas de l’assistanat, mais un accompagnement pour la réinsertion sociale.

Une conviction partagée par Jean Marc Lefebvre, secrétaire général du diaconat de Grenoble et responsable du projet de création de l’épicerie solidaire EPISOL. « En votant cette loi, l’Europe a voulu éviter que ses produits ne soient réinjectés dans un circuit marchand parallèle, mais elle n’a pas pensé aux conséquences que cela impliquait. La gratuité est un modèle d’assistanat et de bienfaisance dont on est revenu. Pour la dignité de la personne, il est important que les gens participent et soient responsabilisés dans leur choix. Ce n’est pas la même chose d’offrir un produit à quelqu’un ou qu’il fasse un petit effort, à hauteur de ses moyens, pour l’acquérir. » L’épicerie qui devrait ouvrir à la fin de l’année donnera accès à des produits alimentaires à des prix modulés selon la capacité financière familiale.

Un budget dédié

Face à une décision européenne que beaucoup trouvent injuste, l’Association Nationale de Développement des  Épiceries Solidaires  (A.N.D.E.S.) a mené des actions de lobbying et a fait signer une pétition pour défendre le modèle social des épiceries solidaires. Un engagement qui a porté ses fruits puisque le gouvernement a voté, au mois de mars dernier, un budget spécifique de 7,7 millions d’euros : le Crédit National des Epiceries Solidaires (CNES). Une aide exceptionnelle allouée pour l’année aux quatre réseaux gestionnaires d’épiceries sociales et solidaires (Fédération française des banques alimentaires, Croix-Rouge française, l’Andes et Imagine 84). « C’est une pirouette administrative, une parade qui nous permet de contourner la loi européenne et de continuer à faire fonctionner les épiceries sociales, souligne Ghislaine Raynaud. Ainsi l’argent débloqué par l’Etat permet aux réseaux gestionnaires d’acheter des denrées et de nous les revendre à bas coût. Charge à nous de les proposer à un prix modique à nos bénéficiaires. »

Si le système développé par les épiceries sociales est sauf pour l’instant, beaucoup affichent leur crainte pour l’avenir. À l’instar de l’un des responsables de la Banque alimentaire : « L’Etat a décidé de faire un effort spécifique au profit de ce type de distribution qui a toute sa justification et reste pertinent. C’est une bonne nouvelle. Mais cette aide, présentée par le gouvernement comme exceptionnelle, sera-t-elle reconduite pour les années à venir ? Il y a de quoi s’inquiéter car la décision européenne est, quant à elle, pérenne. » Et de regretter que les députés Français n’aient pas eu plus de temps pour convaincre leurs homologues européens de la pertinence du modèle français.

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Catégories :Réforme, Société
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