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Michel Maffesoli

Renifleur social

Le sociologue et fondateur du CEAQ (Centre d’Études sur l’Actuel et le Quotidien) fait l’éloge de la raison sensible à l’ère de la postmodernité.

Converser avec Michel Maffesoli c’est parcourir l’histoire du monde, des religions et de la sociologie. Intarissable conteur, l’homme est attachant, mais, par pudeur, se livre avec parcimonie. Une sorte de déformation professionnelle qu’il résume habilement. « C’est vrai, j’avance masqué. Je trouve dérangeant d’étaler sa vie et ses choix personnels. Arriver à se purger de ses convictions, c’est faire un grand travail sur soi. Être rempli par le monde, c’est fondamental, sinon on risque de projeter son idéal et d’avoir des jugements de valeur. Contrairement à de nombreux collègues, je ne fais que du constat, sans révéler mon opinion. Il y en a que ça agace… ».

Une phrase teintée d’ironie qui en dit long. Car, au sein de la communauté scientifique des sociologues français, les travaux de Michel Maffesoli ont souvent été remis en question. La plus célèbre d’entre eux concerne la thèse qu’il dirigea et fit soutenir à l’astrologue Élizabeth Teissier. « Personnellement, je ne crois pas à l’astrologie. Mais c’est un sujet sociologiquement intéressant puisqu’un Français sur deux consulte son signe astral. Il était donc légitime de faire soutenir cette thèse dont le sujet était : Situation épistémologique de l’astrologie à travers l’ambivalence fascination-rejet dans les sociétés postmodernes. J’en ai dirigé plusieurs sur ce thème, mais évidemment, on a retenu que la plus médiatisée ! »

Des piques et polémiques qui le laissent perplexe : « Je suis un sociologue de la vie quotidienne puisque je suis attentif aux objets de la banalité (portables, ordinateurs…). J’ai d’ailleurs créé, avec Georges Balandier, le Centre d’Études sur l’Actuel et le Quotidien en 1982. Ce laboratoire de recherche à vocation internationale s’intéresse aux nouvelles formes de socialité et à l’imaginaire sous ses formes multiples. C’est une sorte de transgression pour certains sociologues qui s’intéressent communément à la famille ou aux grandes organisations sociales. Cette mise en valeur de sujets « frivoles » a sans doute créé une animosité contre moi. Pourtant, certains collègues reprennent aujourd’hui ces sujets d’études, en oubliant de dire que je les ai impulsés ! » Et de souligner, non sans humour, que de plus en plus de sociologues sont« contaminés » par ses idées.

Sur le fond, Michel Maffesoli explique ces jalousies professionnelles par une vision radicalement différente de l’évolution de la société. « L’essentiel des intellectuels français est resté arc-bouté sur le schéma classique de la lutte des classes dès XVIIIe et XIXe siècles. Or, on ne peut pas continuer à plaquer des systèmes élaborés sur une réalité sociale en mutation profonde et rapide. Mes propos leur font peur car ils se rendent compte que je n’ai pas tout à fait tort. »

Originaire du village de Graissessac dans l’Hérault, le sociologue rappelle volontiers qu’il est un fils de mineur. Pourtant, loin de se complaire dans une vision passéiste de la société, il préfère accompagner ses évolutions plutôt que de les nier. Dans le même ordre d’idée, même s’il reconnaît être un produit du « moule républicain et un petit bourgeois classique », Michel Maffesoli rappelle ses évidences : « Aujourd’hui, on ne peut plus penser la République comme une et indivisible. Elle est au contraire plurielle et divisible. Le noir, l’arabe ou le juif forment une mosaïque qui créée une société cohérente. »

Sa sensibilité, que beaucoup lui reproche, caractérise la société postmoderne qu’il défend. Pour le sociologue, les années 1960 ont marqué notre entrée dans la postmodernité qui a vu le retour des émotions dans toutes les sphères de la société (art, politique, sport, musique). Un nouveau paradigme à l’opposé des siècles précédents où la raison était prédominante. «Auparavant, les émotions étaient marginalisées. On les cachait derrière le mur de la vie privée. Aujourd’hui, à l’inverse, elles envahissent le monde. En politique, par exemple, il s’agit moins de convaincre les électeurs de la justesse de son programme que de les séduire. Tout ce qui était auparavant de l’ordre de l’affect est devenu une réalité publique. » Une « dimension affectionnelle » qui n’en reste pas moins raisonnée pour le sociologue. D’où l’éloge de la raison sensible : une raison complétée par le sens et l’émotion.

De même, a contrario de ses nombreux collègues, Michel Maffesoli ne stigmatise pas Internet et les nouvelles technologies : « Les sociologues français restent bloqués sur le vieux schéma d’une technique réfrigérante désenchanteresse, d’un outil qui sépare et isole. Pourtant Internet est la nouvelle forme de la technique contemporaine. J’emploie le néologisme de reliance qui exprime une nouvelle manière d’être relié à l’autre. À l’instar de la circumnavigation (navigation en bateau autour du monde) qui, au XVIe siècle, a inauguré les temps modernes, nous sommes entrés dans une nouvelle ère, celle de la circumnavigation électronique qui crée la postmodernité et ce nouveau monde. » Ainsi, pour le sociologue, la France, qui a inventé la modernité où la relation à l’autre est très rationnelle, a peur du virtuel et de la post-modernité. Et lorsque l’on évoque la solitude de l’internaute devant son écran, Michel Maffesoli s’insurge : « Les sociologues sont bloqués sur la dimension virtuelle par peur de l’image. Ils ne se rendent pas compte que plus de 30% des contacts virtuels aboutissent à des contacts réels. D’autant que l’internaute appartient souvent à une tribu (culturelle, sportive, sexuelle, musicale…). Contrairement à l’idéologie dominante, il n’y a pas d’individualisme sur le Net car l’on y est toujours en communauté. C’est ce que j’appelle le réenchantement du monde. Ainsi la technique, qui avait désenchantée, est en train de rejouer de la magie. Il n’est qu’à voir les relations presque affectives et émotionnelles que l’on a avec les moyens de communication interactifs. Ils jouent en quelque sorte le rôle du totem dans les sociétés primitives. À mes yeux, le Web est le prolongement de l’âme et du corps. »

Lorsque l’on évoque la religion, Michel Maffesoli, s’il se définit comme un « païen »  admet certaines sensibilités : «  Un tiers de ma famille est protestante et j’ai longtemps participé à l’assemblée du désert et à l’ascension du Col de la Croix. J’aime cette dimension émotionnelle, tout comme les chants et les danses qui me font vibrer. Cette quête de l’élévation spirituelle m’a toujours impressionné. »

Au fond, pour connaître véritablement Michel Maffesoli, il faut se plonger dans ses livres. Toujours sur la réserve, il accepte finalement d’en dire plus sur lui…en évoquant la postmodernité : « La postmodernité ne débouche pas sur l’espérance ou sur une projection dans le futur. En ce sens, elle est tragique. Mais, elle suppose aussi qu’il faut vivre le présent avec intensité : c’est le « ici et maintenant » dans l’attention portée aux autres. En ce sens, je suis proche de l’épicurisme et du stoïcisme. » Une définition de l’empathie qui sied bien à cet homme de conviction.

À LIRE

Homo Eroticus, CNRS Éditions, 2012.

Apocalypse, CNRS Éditions, 2009.

Le réenchantement du monde – Morales, éthiques, déontologies, Paris, Ed. Table Ronde, 2007

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Catégories :Portraits, Réforme
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